Suédois, latin de notre temps
23 novembre 2010
Je griffonnais quelques lignes sur mon carnet, hier, aux alentours de Minuit. Je me suis soudainement rappelé des propos de Jean-Marie G. Le Clézio, Prix Nobel de Littérature, dans un discours qu’il avait prononcé le 7 Décembre 2008 à Stockholm, dans la salle de réception de l’Académie suédoise, discours magnifiquement intitulé “Dans la forêt des paradoxes”, en hommage à Stig Dagerman. Un passage a retenu mon attention, le voici…
Le langage est l’invention la plus extraordinaire de l’humanité, celle qui précède tout, partage tout. Sans le langage, pas de sciences, pas de technique, pas de lois, pas d’art, pas d’amour. Mais cette invention, sans l’apport des locuteurs, devient virtuelle. Elle peut s’anémier, se réduire, disparaître.
J’ai longtemps cru, à tort, que nous autres, Français, étions les seuls à nous éprouver dans le sentiment de la langue, à vraiment apprécier la beauté, la valeur et la portée de la langue nationale. C’est oublier qu’en chaque langue résident un monde de pensée, un univers d’imagination et de puissance créatrice insoupçonnées. Les langues ne sont pas plus interchangeables ou négligeables que les usines qui participent à l’essor économique d’un pays. Quand l’une meurt, c’est non seulement les contes, les chansons et les légendes qui disparaissent, mais aussi l’ensemble des structures spécialisées de la pensée, la mémoire commune, les modes de connaissance vivante nous permettant d’accéder à ces voies d’avenir uniques que sont la sagesse et la haute compréhension du monde.
Image prise lors du premier voyage dans l’espace, le 3 octobre 1962, à l’aide d’un appareil photo Hasselblad 500C, acheté par l’astronaute Walter M. Schirra. dans un magasin de photo de Houston, Texas.
De toutes les ressources naturelles que possède un pays, c’est bien la langue qui s’avère la plus fondamentale d’entre toutes, celle qui recèle la plus grande valeur. Elle est, pour chaque nation souveraine, le fondement du droit, des institutions, de la culture, de la société. Dans le cas de la Suède, par exemple, le suédois est pour l’économie nationale ce que la terre et les nappes phréatiques sont aux forêts. Certes, depuis l’Antiquité, les langues ont toujours été un moteur décisif dans l’essor du commerce international. Mais une chose me frappe beaucoup en Suède, plus que dans tout autre pays, c’est que la langue s’est avérée d’une importance capitale pour l’industrie de la nation. Froid, vif, direct, pratique, le suédois est particulièrement bien adapté aux sciences et aux technologies. Une raison claire à cela : la richesse de son vocabulaire.
Il est frappant de voir comment ce petit pays, faible par la densité de sa population, a su développer certains des avions militaires les plus sophistiqués du monde (le Gripen notamment). Et l’appareil photo qui captura les premiers clichés de la Terre depuis l’espace, à bord de la fusée Mercury, en 1962, était de fabrication suédoise : il s’agissait d’un Hasselblad 500C (cette prouesse marqua le début d’une longue collaboration entre la NASA et la petite firme suédoise). N’oublions pas que de nombreux aspects de la science contemporaine, dans leurs fondements, comprennent des structures de pensée qui ont été initialement formulées en suédois. Voici quelques noms de scientifiques suédois célèbres : le naturaliste Carl Linnæus (le fameux Linné), les chimistes Svante August Arrhenius et Jöns Jacob Berzelius, les astronomes et physiciens Anders Celsius et Anders Jonas Ångström, ou alors Enoch Thulin, pionner de l’aérodynamique, et Alfred Nobel, chimiste et industriel, inventeur de la dynamite.
Jusque dans les années 90, la base technique et économique de certaines sociétés, telles que Volvo, Saab, Ericsson, Vattenfall, SKF, Sandvik, ABB, Hennes & Mauritz, Hagglunds, etc., était presque entièrement définie et appliquée en suédois. Sans cette langue, la modernité industrielle en Suède n’aurait peut-être jamais vu le jour. Certes, bien des choses ont changé depuis cette décennie. La mondialisation s’est de plus en plus incrustée dans le tissu de l’économie et on ne compte plus les dirigeants qui claironnent la nécessité de nous adapter à cette voie unique, arbitraire. Certains cautionnent cette globalisation forcée et forcenée, d’autres se promettent de ne jamais toucher à ce fruit empoisonné, ne serait-ce que du bout des lèvres. Pour tout dire, je ne connais pas un Suédois qui ne parle pas anglais, à ceci près que beaucoup de Suédois, et presque tous ceux qui ont adopté le suédois comme langue au quotidien, l’affirment : il est plus facile de travailler et de négocier en suédois qu’en anglais.
Ainsi, par le biais des politiques d’immigration, toutes les entreprises de Suède ont eu accès à une ressource hautement qualifiée de citoyens. Des hommes et des femmes qui, non seulement, ont appris la langue du pays, mais qui ont su, dans le même temps, conserver la leur en propre (que ce soit l’anglais, l’allemand, l’espagnol, le français, le japonais, le mandarin, l’hindi, le coréen, le persan, le thaï, etc). Là-bas, qu’on se le dise, ce n’est pas celui qui est le plus instruit qui a le plus de valeur aux yeux des autres. L’économie se voit ainsi renforcée grâce à celles et ceux qui ont su rester en contact avec leur langue d’origine. En cela, la Suède a une semelle d’avance sur nous.



4 février 2012 à 14:03
Un français faisant l’éloge de la langue suédoise ! Et de Vilhelm Moberg ! J’hallucine.
Puis-je savoir votre nom ?
Le mien ne vous est peut-être pas inconnu
Philippe Bouquet
phmeb@orange.fr
4 février 2012 à 21:53
Bonjour. Quel honneur !
Comment ne pas connaître le nom de “Philippe Bouquet” quand on a les yeux rivés sur les littératures nordiques et scandinaves ? Vous êtes le traducteur, entre autres… entre autres, de la “Saga des Emigrants” de Vilhelm Moberg, des romanciers prolétariens suédois tels que Harry Martinson et Eyvind Johnson , mais aussi de Stig Dagerman, de Jan Guillou, de Kjell Westö, etc. etc. etc. Non seulement d’être traducteur, chercheur et enseignant à l’université, vous êtes un des plus grands passeurs qui existent dans ce domaine ! Oui, quel honneur de vous voir intervenir sur ce tout petit blog qui n’en attendait pas tant.
Un grand merci à vous.