Radicale et immorale

25 novembre 2010

Comment une femme éprouve-t-elle les conflits dans son mariage, comment se débat-elle avec ses responsabilités maternelles, comment endure-t-elle ses séjours en hôpitaux psychiatriques, comment vit-elle sa condition de femme écrivain ?

Tant de questions qui démontrent combien Amalie Skram fut une pionnière de taille dans la lutte pour l’émancipation des femmes et une meilleure égalité entre les sexes. Une écrivain rebelle, socialement engagée, radicale et controversée, une femme aussi forte que vulnérable, dotée d’une profondeur extraordinaire dans son analyse psychologique des relations humaines. Elle est souvent décrite comme froide, mais elle était tout sauf cela. Elle a su s’emparer brillamment de l’avenir des opinions féminines en matière de sexualité contraignante et oppressive. Par ses réflexions (toutes puisées dans la solitude, la détermination, la lutte et le courage), elle est parvenue dans le même temps à donner aux hommes un aperçu de l’importance de leur relation avec leurs femmes et leurs enfants. Il est absolument impensable de ne pas être inspiré par une telle personne. Une véritable humaniste ! Voilà pourquoi je tenais à lui consacrer ce texte aujourd’hui…

Amalie Skram (1846-1905), pour toutes celles et ceux qui ne la connaissent pas encore, était une remarquable auteure norvégienne, l’une des principales figures scandinaves du mouvement naturaliste. Sa littérature, marquée par l’emploi d’un trait profondément pessimiste, est essentiellement préoccupée par le sort des femmes. Les principaux thèmes qu’elle explore abordent tant la prostitution, la folie, les institutions psychiatriques, le mariage, la famille, les problèmes matrimoniaux, le divorce, l’impuissance sexuelle, l’avortement, les enfants illégitimes, l’héritage, les abus, que l’amertume, la jalousie et l’envie au sein de la communauté. Ses oeuvres, qui reprennent l’ambiance de sa ville natale, Bergen, furent jugées scandaleuses en son temps : Amalie Skram ne craignait pas d’y exprimer des vues intransigeantes sur la religion, le mariage et les normes sociales, à une époque où la morale était omniprésente.

Ut med deg, skitne madam !
“Allez-vous-en, sale madame !”

Amalie Skram est née le 22 août 1846, sous le nom de Berthe Amalie Alver. Elle passe son enfance à Bergen, deuxième ville de Norvège, situé sur la route des fjords, à l’ouest du pays, dans une région montagneuse. La pêche en Mer du Nord était un des piliers de l’économie locale, mais le père d’Amalie, Mons Alver, marié à sa mère, Ingeborg Lovise Sivertsen, connaissait un succès mitigé dans la gestion de son entreprise de fourniture agricole. Amalie fut placée dans une école privée pour filles, à Bergen, mais alors qu’elle a 17 ans, les affaires de ses parents périclitent. Pour éviter la justice et un emprisonnement pour dettes, Mons Alver prit la poudre d’escampette vers les États-Unis, abandonnant lâchement sa femme, la jeune Amalie et ses quatre frères. La situation financière de la famille, ou de ce qu’il en restait, s’avéra précaire. La mère encouragea sa fille à épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle, Bernt Ulrik August Mueller, un capitaine de navire. Amalie accepta de le rencontrer, à contre-coeur.

La décision que prit Amalie Skram n’était pas tout à fait dénué de sens, car elle voyagea beaucoup grâce à lui. En 1864, soit un an après leur mariage, tous deux voguèrent vers Antilles et le Mexique entre autres. En 1869, le couple eurent deux fils, Jacob et Ludvig August. La famille se lança alors dans un voyage autour du monde en bateau. Ces longues traversées offrirent à Amalie Skram quelques riches expériences de la vie hors de Bergen et de la Scandinavie, une chance qui était rarement offerte à une femme de sa classe et de sa région.

Cependant, le mari d’Amalie était un homme infidèle, et le retour en Norvège, dans son rôle de femme au foyer fut un moment difficile à vivre pour elle. Le couple se sépara en 1878, aboutissant au bout de deux ans à un divorce. Cette période de crise conjugale causa une grave dépression chez Amalie Skram, ce qui l’obligea à séjourner quelque temps en hôpital psychiatrique. Par la suite, elle décida de s’installer, avec ses deux garçons, à Kristiania (Oslo aujourd’hui) et s’impliqua dans la vie artistique de la ville qui était très florissante. Elle fit la connaissance des plus grands écrivains norvégiens du moment, parmi lesquels Arne Garborg (1851-1924) et Bjørnstjerne Bjørnson (1832-1910). Elle fut influencée par le naturalisme, alors en plein essor, lequel mouvement commençait à imprégner la littérature scandinave : son chef de file était Émile Zola, et ses oeuvres se voulaient une réaction à la fièvre romantique qui avait dominé la première moitié du XIXe siècle. Les partisans du naturalisme pensait que le destin de l’homme était déterminé par les lois de la nature (une vision sombre qui semblait résonner chez elle).

En 1884, elle épousa un célèbre critique littéraire danois, Erik Skram (dont elle prit le nom) et déménagea à Copenhague l’année suivante. Ce second mariage semblait plus heureux que le premier, quoiqu’elle endura un autre épisode de dépression nerveuse après la naissance de sa fille Johanne. En 1894, elle entra à l’hôpital de la ville de Copenhague, avant d’être transférée dans un autre hôpital psychiatrique, près de Roskilde, toujours au Danemark. Son mariage avec Erik Skram prit fin en 1899. Amalie resta malgré tout à Copenhague, où elle mourut le 15 Mars 1905, à l’âge de 58 ans.

“Constance Ring” (1885) est considéré comme son premier ouvrage publié. L’héroïne éponyme de ce roman est une belle jeune femme de 21 ans, mariée depuis deux ans à un prospère courtier de Kristiania. Tous deux partagent leur vie dans un appartement somptueux et sont entourés par un cercle divertissant d’amis. Que demande le peuple ? Pourtant, quelque chose cloche… Constance est de plus en plus gagnée par la morosité, son regard devient de plus en plus froid. Elle ne se l’explique pas elle-même ; quant à son mari, bien que frustré, il ne semble pas avoir la moindre idée de ce qui se trame chez elle… Censé être autobiographique, le roman reçut les pires critiques et provoqua un scandale insurmontable. Amalie Skram s’était retrouvée aux prises avec de mauvaises finances, en particulier après la publication de ce roman, et l’Etat de Norvège lui refusa de lui alléguer une aide financière pour la soutenir, jugeant ses ouvrages immoraux et bien trop grossiers.

Skram eut beaucoup plus de succès avec ses quatre volumes, “Hellemyrsfolket” (“Le peuple de Hellemyr”), publié entre 1887 et 1898. Cette saga d’une famille paysanne est inaugurée par “Sjur Gabriel” (1887) et narre l’histoire d’un pêcheur de la côte ouest de Norvège. Amalie Skram décrit les êtres humains tels qu’ils sont, à travers leur labeur, sans fin, mais aussi la procréation, l’effet stimulant de l’alcool, l’influence de la crainte divine – le Dieu d’un climat sévère -, la timidité, l’amour non-dit du père, sans parler de la femme surmenée qui tend à ressembler de plus en plus à un animal. Le second volume de cette saga, “To Venner” (“Deux amis”) est centré cette fois-ci sur le petit-fils de Sjur Gabriel, qui quitte Hellemyr pour la mer en tant que garçon de cabine d’un navire de commerce. La représentation de la vie à bord de ce bateau qui sillonne l’océan Atlantique, entre la Norvège et la Jamaïque, est particulièrement réaliste (l’état d’esprit de l’équipage et de son capitaine, la tempête, le naufrage, la destruction progressive du navire, etc.), si caractéristique du quotidien des marins qu’on s’est longtemps demandé comment une femme, à cette époque-là, a pu saisir autant de vérités.

L’autre livre d’Amalie Skram qui mériterait d’être plus connu s’intitule “Trahison”, publié en 1891. Le personnage principal est prénommée Ory, une jeune femme qui devient l’épouse d’un capitaine de marine, bien plus âgé qu’elle. Leur lune de miel vire au fiasco, puis au naufrage : Ory ressent de la répulsion à l’idée d’être touchée par son mari. Jugée têtue et immature, elle trouve refuge dans la religion, de telle sorte qu’Ory exerce sa pureté avec une colère biblique, la faisant passer du statut d’ange à celui de monstre – avec un empressement effrayant. Un acte étonnant de violence et de folie conclut cette histoire. Skram se montre absolument surprenante dans sa représentation directe de l’aliénation et de l’exclusion féminine.

Une série de deux romans semi-autobiographiques, publiés conjointement en 1895, qu’il faut mentionner : “Professeur Hieronimus” et “A Saint-Jørgen”. Ces deux documents sont exceptionnels et témoignent des traitements et conditions de vie qu’a vécus Amalie Skram alors qu’elle était internée dans plusieurs hôpitaux psychiatriques danois. L’héroïne de ces deux oeuvres s’appelle Else Kant, une artiste peintre qui peine à réaliser ses tableaux et dont la pression conjugale l’empêche de consacrer du temps nécessaire à ses élans créateurs. A l’anxiété succède l’insomnie, laquelle déclenche sa dépression – raison pour laquelle elle se décide à faire une cure de “repos” dans un hôpital adapté. Sur les lieux, Else est placée sous les soins d’un psychiatre de renom, le professeur Hieronimus (le personnage éponyme du premier titre), mais se retrouve rapidement pris au piège dans un cycle d’épreuves cauchemardesques. Tout ce qu’elle dit et tout ce qu’elle fait est immédiatement interprété comme un signe flagrant de sa propre folie. Et quand Else ose défier Hieronimus, celui-ci la juge irrationnelle, trouvant que leurs échanges prennent une tournure grotesque à mesure qu’elle l’exaspère délibérément. Finalement, elle est transférée dans un établissement de soins pour malades mentaux gravement atteints.

Dans un passage important de ce livre, Else observe le personnel de l’hôpital en train de manipuler le cadavre d’une pauvre femme qui avait passé une grande partie de sa vie dans l’institution. En contemplant son propre sort, elle retourne dans sa chambre et commence à rédiger une série de lettres au professeur Hieronimus. Dans la première missive, elle lui avoue ses intentions : décrire la santé mentale du professeur lui-même. Cette stratégie se révèle l’une des principales armes (rhétoriques) d’Else : s’emparer de la tactique de l’ennemi pour en tirer profit soi-même. Dans le même temps, elle explore tous les maillons de l’hystérie, les uns après les autres. Le professeur est ainsi détrôné dans sa qualité de médecin puis repositionné en tant que patient : “Hieronimus Hystericus”.

Dans sa dernière lettre à “l’estimé” médecin, Else signera “votre ennemie sincère” – il s’agit là des propres mots qu’employa Amalie Skram lorsqu’elle fut enfin libérée de son épisode psychiatrique. “Professeur Hieronimus” dépeint des scènes et des événements inimaginables qui terrifia le public lors de sa publication, à telle enseigne que ses révélations précipitèrent la démission de Knud Pontoppidan, le directeur des soins psychiatriques de l’hôpital de Copenhague (et frère d’Henrik Pontoppidan, Prix Nobel de Littérature). Les accusations de mauvais traitements dont se plaignait Amalie Skram n’étaient pas les premières du genre à avoir été portées contre lui, mais les siens contribuèrent clairement à hâter cette démission. Les romans de Skram sur les abus de la psychiatrie ont crée un scandale tonitruant en Norvège – beaucoup moins à Copenhague car à cette époque le Danemark était un pays plus progressif que la Norvège. Il n’empêche que, dans ces deux pays, de nombreuses voix s’élevèrent pour réclamer une réforme juridique des hôpitaux dans le but d’améliorer le sort des malades mentaux.

Amalie Skram n’a jamais joui de la pleine reconnaissance qu’elle méritait, mais les attitudes à son égard se sont métamorphosaient avec le temps, sa popularité devenant de plus en plus grandissante. Ses oeuvres n’ont été redécouvertes par les féministes et les critiques littéraires que beaucoup plus tard, dans le courant du XXe siècle, et quelques œuvres inédites parurent dans leur version originale, en norvégien, au milieu des années 1970 – date à laquelle le nom d’Amalie Skram est définitivement entré dans le panthéon de la littérature nordique. Bravo Madame !

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