Entre terre et lumière
16 décembre 2010
L’île d’Odin
de Janne Teller
493 pages
(Actes Sud)
Si, un soir de Noël, près de chez vous, vous croisez un vieux monsieur avec une longue barbe blanche qui vous raconte qu’il a eu un accident de traîneau suite à une pluie d’étoiles filantes, il se pourrait bien que vous ayez affaire au Père Noël. Du moins, c’est ce que croit une petite fille de 10 ans, prénommée Ida-Anna, au début de ce roman.
J’ai parcouru avec un réel plaisir les mésaventures de cet homme qui, ayant perdu son chemin, se retrouve quelque part dans le nord, sur une île fabuleuse où vivent des gens qui semblent curieusement ignorer le monde extérieur. Rigmarole, sa jument, s’est blessée à une patte et l’homme est à la recherche d’un vétérinaire. Bien qu’il ait une certaine difficulté à expliquer son histoire, l’hospitalité des habitants de l’île les pousse à lui venir en aide spontanément. Hélas, sur l’île, il n’y a pas de vétérinaire qui pourrait guérir son cheval. Les habitants lui suggèrent alors de se rendre sur le continent. Le vieil homme s’en va, bravant le gel et le froid…
Quelques pages plus loin, sur le continent, dans une région nommée Sud-Scandie, le lecteur fait la connaissance de Sigbrit Holland, une jeune employée de banque dont le mariage n’est pas très heureux. Une nuit, en rentrant chez elle, elle trouve un vieil homme devant les phares de sa voiture : il est couvert de neige, presque mort de froid. Elle le recueille et l’emmène aussitôt à l’hôpital.
Si les insulaires avaient trouvé l’homme quelque peu bizarre, les continentaux, eux, le trouvent plus étrange encore… et sont nettement moins enclins à lui venir en aide. De nombreuses turbulences suivront le vieil homme à mesure que l’histoire avance. A l’hôpital, il dit s’appeler Odin et délivre un récit délirant au sujet d’une île fabuleuse et de ses habitants (le tout énoncé dans un langage inhabituel, ponctué de dictons anciens). Ses vrais problèmes adviennent lorsque les infirmières lui demandent un numéro d’assurance nationale. Il n’en a pas. Aussi pensent-elles qu’il est devenu amnésique, mais les autorités danoises, elles, le jugent plutôt fou. Quant à Sigbrit, sa tolérance lui fait accepter l’étrange histoire du vieil Odin.
Dès lors, les médias s’intéressent à cette île introuvable ; l’histoire du vieil Odin fait le tour du pays ; des sectes le prennent même pour le Christ rédempteur quand d’autres, plus sceptiques, sont persuadés qu’il s’agit là d’une arnaque. Face à l’émergence de ce fanatisme religieux, et ses conséquences fâcheuses, Sigbrit et ses amis décident d’enquêter sur cette île fabuleuse…
Porté par une allégresse et un humour délicat, “L’Île d’Odin” est le premier roman de la danoise Janne Teller, paru en 1999.
Cette histoire, qui se lit avec un grand plaisir, repose sur une technique narrative qui m’a bien plu. Faussement naïf, il est beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît, et un peu plus complexe que ce qu’il veut bien montrer. Les bizarreries d’Odin s’effacent rapidement tandis que d’autres figures émergent, chacune dotée de son mystère. Chaque avancée est logique, ou du moins semble logique lorsque chaque nouvelle étape rend la situation pire que la précédente. Le roman se déploie à un rythme rapide, au point que la limpidité peut susciter beaucoup de perplexité chez le lecteur, notamment en raison de la nature physique et de l’appartenance historique de cette île. Le roman date de 1999, je le rappelle : certes, un monde encore indemne du 11 Septembre, mais une année où les cultes du millénaire et la folie du Nouvel Âge remplissaient tous les papiers.
Pas tout à fait fantastique, pas exactement une parabole, il est difficile de qualifier “L’île d’Odin” : un conte moderne, une histoire pour les enfants, pouvant être lue comme une sorte de satire où il est question de politique, de religion, des médias et de ce curieux conflit entre le Danemark et la Suède à propos d’une île dont personne ne connaissait l’existence jusque-là. Le style est intemporel et sa simplicité, par bien des côtés, m’a beaucoup fait rappeler l’écriture d’Hans Christian Andersen.
Janne Teller, avec une audace imaginative, a attelé le nom si mythique d’Odin à une saga contemporaine. Le mode de vie des habitants de cette île fabuleuse nous suggère l’idée que l’harmonie entre les individus reste encore possible : la paix si intemporelle dans laquelle vivent ces insulaires agraires a, il est vrai, quelque chose de consolant, d’optimiste, et même chargé d’espoir, en particulier à la fin du livre, où l’on a vraiment l’impression de laisser derrière soi un pays ravagé par le fanatisme. On pourrait penser que c’est exactement ce qu’a voulu nous faire sentir l’auteur, mais avec un tel livre, qui mêle magie, spiritualité, histoire, culture, politique et mythologie, nul ne peut être sûr de rien.
L’île d’Odin est une très belle fable contemporaine, exquise et savoureuse, troublante et étrange à la fois, un roman qui se lit avec beaucoup de plaisir et que je recommande à tous bien évidemment.


13 décembre 2011 à 13:40
Merci pour ce bel article qui m’a vraiment donné envie de découvrir ce livre ! et comme Noël approche une belle idée de cadeau ! Bonnes fêtes à vous.
13 décembre 2011 à 16:49
Bonjour Mary et merci. Votre compliment me va droit au coeur, et je me réjouis que ce texte vous ait plu et donner envie d’en savoir plus quant à ce roman qui, selon moi, n’a pas pris une ride. J’irai sous peu visiter votre blog en cliquant sur votre nom, c’est promis.
Passez de très belles fêtes,
A bientôt j’espère.