Écriviennes et Norvégaines
17 janvier 2011
Qu’il persiste, de nos jours encore, et dans bien des domaines, une nette tendance à minorer le rôle des femmes, non seulement dans les aspects les plus simples de la vie quotidienne (sur ce qu’il en est pour elles), mais davantage encore lorsqu’il est question de promouvoir leur prise de conscience historique et culturelle, voilà une réalité difficilement contestable. Et c’est précisément ce à quoi a voulu remédier la Norsk Kvinnelitteraturhistorie en voyant le jour : la toute première histoire des femmes écrivains norvégiennes écrite par des femmes, rendue publique en 1988, dans un travail édité en trois volumes.
L’idée de concevoir une histoire de la littérature féminine norvégienne fut sans conteste inspirée par le mouvement des femmes pour l’émancipation qui s’était illustré dans les années 1970. Elle a progressivement émergée dans les principales universités du pays (Oslo, Trondheim, Bergen et Tromsø) et c’est la Pax Forlag, une maison d’édition de la Capitale, qui s’est chargée de la mettre sous presse. Les membres de la rédaction furent composées de cinq historiennes de la littérature : Irene Engelstad, Jorunn Hareide, Irene Iversen, Torill Steinfeld et Janneken Øverland.
Plusieurs institutions officielles (comme l’Académie norvégienne des sciences et des lettres) s’étaient alliées à ce projet, apportant un soutien financier en vue de la mise en forme de ces trois ouvrages (financement des postes de recherche, etc.). Le comité de rédaction est à l’origine de la moitié des 75 chapitres, les autres furent rédigés par des universitaires norvégiennes, toutes spécialisées dans le domaine des littératures comparées. Cinq des contributeurs, seulement, étaient des hommes.
La Norsk Kvinnelitteraturhistorie couvrent une longue durée qui s’étend de 1600 à 1980 (tome I : 1600 à 1900, en 256 pages ; tome II : 1900 à 1945, en 234 pages ; tome III : de 1940 à 1980, en 288 pages). Dix ans se sont écoulés entre le début de la planification du projet et la publication du volume final. Au total, ce n’est pas moins de 700 auteures qui seront ainsi étudiées. En outre, le troisième tome comprend une section d’une quarantaine de pages où l’on verra indexées des bibliographies d’auteures norvégiennes telles que Camilla Collett, Sigrid Undset, Cora Sandel, Amalie Skram et beaucoup d’autres.
A l’échelle internationale, il s’agissait d’un projet ambitieux, hautement téméraire, voire pionnier. Un tel travail avait pour but de jeter la lumière sur les femmes de lettres, leur position dans la société et leur implication dans l’histoire de la littérature norvégienne.
Contrairement à ce que l’on peut noter d’ordinaire dans les histoires littéraires traditionnelles, les écrivains de sexe masculin ne sont mentionnés que dans des notices et notes subalternes. Certes, on pourrait croire que cette manière de compiler une telle histoire aurait pu favoriser une attitude ghettoïsante à l’encontre des femmes mais il n’en a rien été : le fait de s’être concentré uniquement sur des femmes, à l’appui même de leurs oeuvres, s’est avéré un moyen efficace pour créer une image, à la fois nouvelle et complète, de toute l’histoire de la littérature féminine norvégienne.
C’est ainsi que l’on acquiert des informations considérables sur des auteures qui, jusqu’alors, avaient été occultées ou mésestimées. Toutefois, si toutes ces poétesses et romancières, mentionnées ici, présentent un intérêt indéniable d’un point de vue critique et historique, rares sont celles, en revanche, qui atteignent les sommets du génie. D’où la nécessité de s’appuyer sur les figures les plus marquantes, comme Camilla Collet et Sigrid Undset, pour entrevoir et connaître les autres, moins connues mais qui mériteraient tout autant de l’être.
Par exemple, cette impressionnante Norsk Kvinnelitteraturhistorie démontre comment ces femmes, entrées dans les lettres, vécurent cette difficulté de concilier leur activité d’écriture avec une vie quotidienne à peu près convenable. Parmi elles, beaucoup durent organiser leur quotidien au détail près : installer une table dans le grenier pour pouvoir s’isoler et écrire ou – autre cas de figure – investir des pièces qui ne leur appartenaient pas. Ce dilemme, qui dura plusieurs décennie, était loin d’être un problème spécifiquement norvégien. Dans “Une Chambre à soi”, écrite en 1927, Virginia Woolf invite à ce que les femmes disposent de locaux proprement réservés à leur usage – un espace physique tout autant que mental, intime, presque secret – condition nécessaire pour entrer en création.
Deux autres romancières de renom du XIXe siècle, l’une Anglaise, l’autre Suédoise, n’avaient pas d’autre solution que de s’attabler dans leur cuisine pour écrire des romans remarquables qui ont contribué au rayonnement littéraire de leur pays respectif : je veux parler d’Emily Brontë et de Fredrika Bremer. Ce fut le cas également de Sigrid Undset autour de 1920 : élevant ses nombreux enfants, elle s’était rendue compte qu’elle ne pouvait écrire que durant la nuit, seule, dans sa cuisine… Preuve qu’en Norvège, Camilla Collett n’était pas la seule de son espèce – l’Histoire, encore une fois, n’avait retenu qu’elle avant que ne sorte cette magistrale étude.
Les traditionnelles histoires de la littérature insistent souvent sur l’aspect biographique des auteurs et l’importance du corps même de l’auteur (son autorité, sa prévalence). La Norsk Kvinnelitteraturhistorie aborde le sujet d’une manière assez différente. Bien que les conceptrices de cette Histoire aient recueilli des informations considérables sur la vie et le destin de ces femmes, c’est sur leurs oeuvres, pourtant, qu’elles ont choisi d’écrire. La ligne éditoriale a préféré se pencher sur l’évolution des diverses formes qu’a prises la littérature au fil des siècles, que ce soient le roman, la pièce de théâtre, la poésie lyrique, au même titre que les hymnes, les mémoires, les essais et les formes les plus contemporaines telles que la littérature enfantine, la création radiophonique, etc.
Le roman semblait, pour beaucoup de femmes, le véhicule littéraire le plus accessible : son écriture ne nécessitait pas obligatoirement l’acquis ou la maîtrise d’une éducation stricte et formelle. Seules les expériences vécues présentaient un avantage, combinées en cela avec un aperçu singulier de l’esprit humain – un aperçu richement fourni par le rôle éducatif que jouèrent les femmes en leur temps. C’est ainsi qu’elles furent placées au coeur de leurs propres romans, que ce soit dans la cuisine, dans le salon ou dans le grenier : la consubstantialité entre la vie quotidienne des femme et la vie telle qu’elles se la représentaient dans leurs ouvrages leur donnait un avantage certain par rapport à leurs homologues masculins. En outre, la Norsk Kvinnelitteraturhistorie insiste beaucoup sur le fait que les femmes aient joué un rôle capital dans la construction de ces différentes formes de littérature : comment s’est énoncée leur contributions dans ce domaine et à quel point leur manière d’aborder les genres littéraires divergeaient de celle des hommes.
Cette approche (originale, rafraichissante) d’une telle histoire littéraire a révélé de nouveaux faits. L’un d’eux, par exemple, souligne qu’un grand nombre d’auteurs féminins avaient suivi les traces de Camilla Collett dans la seconde moitié du XIXe siècle (en se concentrant notamment sur la prose et le roman réaliste). A l’écriture de leurs propres romans, recueils de poésie ou de nouvelles, certaines avaient établi des biographies de celles qui les avaient inspirées : Camilla Collett, Magdalene Thoresen, Hanna Winsnes et, un peu plus tard, Alvilde Prydtz en ont été les plus éminentes.
Parallèlement, s’est développée la prose pour enfants (un mode d’expression qui semblait si naturel aux femmes de cette époque). Elles ont dominé ce genre pendant une période très longue, et, plus tard, ont développé un culte pour la fiction enfantine réservée aux petites filles (une tendance importée de l’étranger). Les éditeurs de cette étude ont également découvert qu’un grand nombre de femmes, au cours de la période d’après-guerre, s’étaient lancées dans des pièces radiophoniques.
Quels que soient les genres littéraires qu’elles aient investis, la poésie lyrique apparait comme le fil conducteur de ces trois volumes de la Norsk Kvinnelitteraturhistorie : depuis les cantiques pionniers de Dorothe Engelbretsdatter jusqu’à la très grande majorité de femmes qui écrivaient de la poésie moderniste à partir des années 1960, on reste étonné de trouver tant de poétesses en Norvège, en particulier durant les décennies que traite le second volume (1900-1945). Le chapitre touchant à cette période montre que le problème majeur auquel avaient été exposées les poétesses lyriques était que la forme même des poèmes d’amour reposait, jusqu’ici, sur la passion qu’éprouvait un homme pour une femme et que toutes les images poétiques se formaient exclusivement dans ce but bien précis : décrire l’attraction de l’amant vers sa bien-aimée.
Des genres littéraires, et de l’étude de l’évolution en leur sein, la Norsk Kvinnelitteraturhistorie en a tiré 75 chapitres intimistes et charpentés dans lesquels on trouvera des auteures restées dans les mémoires, comme Amalie Skram, Sigrid Undset et Cora Sandel (toutes reconsidérées avec un regard neuf) ; et d’autres, moins connues mais qui aspireront à le devenir tôt ou tard.
Un travail impressionnant, par sa conception et son originalité, qui témoigne du fait que, depuis plusieurs siècles, la culture écrite des femmes reste une réalité bien vivante et très féconde en Norvège. N’en déplaise à ceux qui acquiesceront sans doute au franc-parler de cet éditeur norvégien du début du XXe siècle : celui-ci, refusant de publier l’un des premiers manuscrits de la jeune poétesse Halldis Moren Vesaas, adressa à cette dernière ce vif conseil :
“Plutôt qu’un éditeur, trouvez-vous un petit ami !”


14 janvier 2012 à 17:40
Cet article m’a passionnée car je m’étais penchée sur l’histoire des femmes de lettres en Norvège. L’occasion en a été un livre traduiten français de Sigrid Undset, “Printemps”.
14 janvier 2012 à 23:50
Quel réjouissement d’apprendre que cet article vous ait plu. Sigrid Undset est une très figure de la littérature norvégienne. D’autres existent, bien sûr, comme Cora Sandel, ou Amalie Skram, dont j’ai déjà signalé les oeuvres, dans deux articles distincts, ici-même. N’hésitez pas à les lire. Je compte revenir sur ces grandes dames hélas trop peu connues du public français.
Je viens de découvrir votre blog que je trouve absolument admirable. Je garde un oeil sur lui, et le visiterai très souvent, car l’accent que vous lui donnez m’intéresse au plus haut point. Magnifique idée, que je salue. Avec tous mes encouragements.
A bientôt Anis,
Liten Blomma