L’épine du royaume

25 janvier 2011

D’où vient cette séduction qui opère dans les oeuvres, ce charme étrange qui nous rend si proches des personnages ? Est-ce réellement sur la base des pulsions humaines que l’on peut expliquer pourquoi certains romans suscitent tant d’attrait auprès du public ? Nous nous identifions rarement, il est vrai, à ceux qui se révèlent de piètres individus…

Mais qu’en est-il lorsque ce même pouvoir de narration tisse en notre faveur une communauté de destin avec un personnage dont on peine à imaginer qu’elle fasse un jour la couverture de Vogue : une cinglée aux cheveux noirs comme le charbon, une lesbienne couverte de piercings, une punk tendance gothique, d’allure indigente, socialement déstructurée, et souvent prise pour une adolescente, une fille qui se pare de signifiants typiquement masculins, comme cet impressionnant tatouage de dragon sur son dos ?

Stieg Larsson avait confié à son éditeur qu’il souhaitait nager à contre-courant des romans de crime ordinaires… Sa volonté, pour “Millenium”, était de créer des personnages principaux qui diffèreraient ostensiblement de ceux que l’on avait l’habitude de rencontrer dans les polars. La figure de Lisbeth Salander lui est venue en imaginant ce que Pippi Långstrump (Fifi Brindacier) aurait été à l’âge adulte.

Si le succès de ce polar repose tout entier sur la figure de Salander, si l’un des éléments majeurs qui contribuent le plus à l’ampleur de ce personnage tient à son androgynie, c’est surtout parce que Salander était devenue indispensable à Stieg Larsson et que l’égalité entre les sexes représentait une question cruciale à ses yeux.

A quelle métamorphose devra-t-on s’attendre dans l’adaptation américaine qui se profile à l’horizon ? Le scénario restera-t-il fidèle aux traits du personnage ? Les producteurs feront-ils pression pour que Salander soit davantage sexuée, plus conforme aux attentes du public américain ? La rendra-t-on plus féminine, moins féministe ? Laisseront-ils Lisbeth, comme je l’espère, évoluer dans sa matière grise et sa complexité existentielle, elle qui d’ordinaire ne répond à aucun regard, ni à ce que nos yeux voudraient bien y trouver ?

C’est la base de la morale sur laquelle reposent toutes les sociétés occidentales, autrement dit l’idée de justice (ou d’équité), qui concourt à la force de “Millenium”. Larsson a insufflé à ses protagonistes des qualités enviables que l’on aimerait tous imiter à notre façon. Si Blomkvist nous apparaît bienveillant à tous points de vue, c’est parce que cet homme s’efforce d’aider les autres et de dénoncer les injustices dont ils ont été victimes. Particulièrement dans le cas de Lisbeth… Il personnifie quelque chose de l’ordre de l’amour inconditionnel, ce privilège devenu si rare aujourd’hui de pouvoir être soi-même tout en ayant près de soi quelqu’un (et à plus forte raison s’il est vient d’un autre bord social) qui vous accepte et vous apprécie pour ce que vous êtes. S’identifier à ce bourgeois gentilhomme des temps modernes revient à se sentir, du coup, plus proches de ce sentiment de justice qui fait tant défaut de nos jours. S’aligner sur ses positions et ses objectifs comme pour se prouver (ou se conforter dans l’idée) que l’on n’est pas sexistes.

“Millenium” de Stieg Larsson (près de 2000 pages d’un roman policier scindé en trois parties qui élucident des crimes corporatistes et institutionnels sur fond de corruption à grande échelle) ausculte le mal qu’exercent les hommes sur les femmes : le titre du premier volet n’a rien d’une métaphore, d’une anecdote ou d’une ellipse… “Les hommes qui haïssent les femmes”. Aucun autre personnage ne porte plus littéralement le poids de cette haine que Lisbeth Salander. Toute sa vie, elle se sera vu maltraitée par ceux-là mêmes qui étaient censés la protéger. Pupille de l’Etat, elle se fait agresser dans tous les détails. Les services sociaux la laissent à la merci d’un tuteur qui bafoue ses droits les plus élémentaires et copine avec les voyous du crime organisé. De là naissent des traumatismes, quasi irréversibles, qui l’incitent à rendre le mal qu’on lui a fait, le plus souvent avec un sadisme stupéfiant. Ainsi les prédateurs sexuels se retrouvent pendus à des noeuds coulants ou sont marqués d’un tatouage sous la menace d’une arme à feu (“Je suis un porc sadique, un salaud et un violeur”). Elle devient sa propre boussole morale pour punir les coupables les plus abjects dès lors que rien ni personne ne le peut à sa place.

Pour Salander, le politique est une affaire intensément personnelle, expliquant pourquoi son abus littéral du système est gouverné par l’image que lui inspire la justice. Plutôt que d’appeler la police et d’attendre sagement son arrivée, c’est elle qui prend les choses en mains. Salander contre-attaque à tous les niveaux, si bien que son credo pourrait se résumer à ceci : Il n’existe aucune innocence, seulement des différences de degré dans l’échelle des responsabilités. Ce profond rejet du pouvoir d’Etat, de celui-là même qui traîne les pays dans des guerres atroces, l’incite à repousser les limites du raisonnable et à enfreindre les lois (suédoises) afin de venger les crimes dont ont été victimes les femmes en général, elle en particulier.

Les femmes qui brisent les stéréotypes apparaissent vite comme des être difformes et subversives, si bien qu’une question s’impose : est-on sociopathe dès lors que l’on perçoit la société différemment des autres ?

En vue d’atteindre leurs objectifs sournois, les personnages antagonistes du roman s’efforcent de dépeindre Salander comme souffrant de troubles mentaux. Son dossier médical indique, par ailleurs, qu’elle est introvertie, inhibée socialement, incapable d’empathie, égocentrique et asociale. Même si la majorité des lecteurs n’est pas censée connaître tous les détails spécifiques quant à son diagnostic, ils sont néanmoins conscients que cette tentative a pour but de pervertir le déroulement de la justice. Pour autant, il est vrai que Lisbeth fait état d’un certain nombre de traits anormaux et déroutants dans sa personnalité (un constat que fait Mikael Blomkvist lui-même).

L’état mental de Salander s’apparente quelque peu au syndrome d’Asperger là où, en vérité, elle est simplement atteinte d’une version légère d’autisme. Une personne souffrante du syndrome d’Asperger ferait état d’une altération qualitative des interactions sociales : incapacité à développer les relations, absence de communication et de comportements non verbaux (comme le contact visuel), manque de cohésion sociale ou de réponse émotionnelle, refus de partager ses plaisirs et intérêts avec d’autres personnes. Salander déroge aux interactions sociales du fait de n’avoir pas su développer des amitiés depuis son plus jeune âge. Fondamentalement, il lui coûte un gros effort d’accorder sa confiance à autrui… d’où sa méfiance à l’égard des intentions que les autres pourraient lui témoigner. Pourquoi parler, pourquoi se confier, pourquoi s’exprimer quand on s’est persuadée, depuis longtemps, que nul ne saurait être assez digne de confiance pour pouvoir recueillir cette parole dite ?

Cette absence ne résulte pas d’une déficience neurologique ou de troubles spécifiquement liés au spectre autistique, mais plutôt de ses propres expériences de vie : elle est la dépositaire d’un secret qui vient du temps de son enfance, celle-ci à jamais blessée. Salander ne montre aucun des troubles du comportement relatifs au syndrome d’Asperger. Cette hypothèse est inconcevable dans les faits étant donné la nature même de son travail d’enquêtrice. Dans ce désordre insurmontable, Lisbeth Salander court après sa propre identité. On découvre un être doté d’une intelligence vive et d’une mémoire photographique stupéfiante, un être fantasmé, mi-réel mi fantastique, qui fréquente les salles de boxe, pratique la moto et possède un Taser de poche. Grâce à ses compétences en piratage informatique, Salander occupe un emploi de chercheur hautement qualifié pour le compte d’une société privée d’investigation et de sécurité.

Dans une époque qui aime à valoriser le superflu et les inepties, la puissance de Salander reste secrète, cachée, énigmatique, insondable. Loin des super ou anti héros “à l’américaine”, elle apparaît avant tout comme un produit très endommagé du système et de sa corruption… Un personnage sombre chez qui l’idée de justice fonctionne tantôt comme une quête obsessionnelle, tantôt comme un profond traumatisme.

Lisbeth Salander pourrait bien appartenir à cette espèce de culture populaire typiquement scandinave, nourrie de craintes et de légendes, qui n’est efficace que lorsqu’elle opère sur des désirs inexprimés. Je ne peux m’empêcher d’y voir un des motifs de la femme en colère qui irriguait toute la culture de la Grèce antique. Les civilisations qui laissent les hommes diriger les Etats à leur guise et propager leurs guerres jusqu’à ce que l’équilibre du monde s’en trouve déréglé, s’exposent irrémédiablement à la colère des Érinyes – appelées à leur en faire payer le prix. En cela, Salander incarne l’une de ces divinités vengeresses qui exerce son pouvoir avec une arme infiniment plus grande que tout autre : un smartphone.

2 Réponses à “L’épine du royaume”

  1. Marie dit :

    Je ne suis pas d’accord avec votre phrase ” Salander ne montre aucun des troubles du comportement relatifs au syndrome d’Asperger. Cette hypothèse est inconcevable dans les faits étant donné la nature même de son travail d’enquêtrice” et la partie qui suit… je suis moi-même atteinte du syndrome et j’ai une intelligence largement au-dessus de la moyenne (QI: 152). Je me reconnais beaucoup dans ce personnage et je la trouve typique des aspergers que je connais…

  2. Liten blomma dit :

    Bonsoir Marie,
    J’entends parfaitement les motivations de votre réplique, et combien je les partage entièrement. Il m’a juste semblé utile de rappeler que la probabilité que Lisbeth Salander soit atteinte du syndrome d’Asperger prêtait beaucoup à discussion dans la mesure où des occurrences, en l’espèce prolixe, venaient accréditer mais surtout contredire cette thèse – ou hypothèse (selon que l’on aborde le premier, second ou troisième tome de la trilogie de Larsson). Mon tort, et je le reconnais d’emblée, est sans doute de m’être un peu trop documenté auprès de ceux qui en parlaient depuis un ancrage strictement français : j’ignore comment les Aspergers sont vus et considérés à l’étranger, en particulier dans les pays et régions francophones (Belgique, Suisse, Québec). Quoi qu’il en soit, je vous remercie pour votre intervention aussi vive qu’inattendue et me félicite d’avoir eu à répondre à une personne qui m’avoue se reconnaître en ce personnage que, pour ma part, j’apprécie infiniment, en partie pour sa nature « borderline » qui fait émerger, chez elle, cette authentique et remarquable singularité. J’entends par là aussi et surtout… son intelligence.


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