Retour à Hammarsö
3 mars 2011
Aucune différence entre les garçons et les filles quand il s’agit d’incarner des figures de nuisance et de bêtise. La tentation est partagée de part et d’autre lorsque les circonstances se présentent. Seule diffère la manière dont sont exprimés ces passages à l’acte. Tandis que les garçons ont tendance à utiliser davantage l’affrontement physique, les femmes expriment plutôt leur colère en ayant recours à des formes plus discrètes et moins manifestes que l’épreuve de force.
A ce titre, les psychologues emploient le terme d’ “agression relationnelle” (appelée aussi “intimidation secrète”) pour décrire la façon dont certaines adolescentes se déchaînent avec la ferme volonté de nuire à autrui en endommageant ou en manipulant les amitiés et relations sociales (rumeurs, brimades, mesquineries, rejets, humiliations, etc). Certains pourraient y voir des “rites de passage” faisant office de modes d’entrée dans la vie adulte, seulement les effets nocifs inhérents à ces comportements n’ont rien de normaux, ni d’acceptable moralement. Il suffit, pour s’en convaincre, d’énumérer le nombre d’adolescents qui, chaque jour, sombrent dans la dépression ou évitent d’aller à l’école de peur d’être victimes de tels agissements.
A ma connaissance, il n’y a que “Les Sorcières de Salem” d’Arthur Miller (1952) et “Les innocentes” de Lillian Hellman (1934) qui, au théâtre, ont tenté de dépeindre ce côté pervers des filles. Au cinéma, les seuls exemples de “Créatures célestes” (Peter Jackson, 1994) et de “Lolita malgré moi” (Mark Waters, 2003) me viennent à l’esprit. Le roman de Linn Ullmann, “Je suis un ange venu du nord”, est une des rares incursions littéraires dans ce royaume sombre…
C’est ainsi que l’on s’émeut du destin mêlé de trois demi-soeurs, Erika, Laura et Molly, toutes nées de mères différentes. Leur père commun, Isak Lövenstad, est un octogénaire, gynécologue de renom, qui vit désormais seul dans une maison en calcaire blanc à Hammarsö, une petite île suédoise de la Baltique, à quelques brasses de Stockholm. Suite au décès de sa seconde femme, celui-ci annonce à Erika, l’aînée, qu’il va mettre fin à ses jours. A cette nouvelle, les trois demi-soeurs quittent Oslo et prennent la route pour la Suède. L’hiver règne et les chutes de neige abondent. Les dissensions avec le père sont telles que ni Erika, ni Molly, ni Laura ne croient vraiment à cette menace de suicide. Mais les filles redoutent de revoir Hammarsö qui, à leurs yeux, a toujours représenté le paradis sur Terre – théâtre de leur complicité où, enfants, elles passèrent des journées idylliques durant l’été – jusqu’à ce qu’un terrible événement, en 79, mette fin à ces vacances partagées.
Le diaporama magique de la mémoire prend alors une force soudaine, voire menaçante, au fur et à mesure que l’on avance dans ce roman de 300 pages. Entre la Norvège et la Suède, les filles sont perpétuellement sur le chemin de la maison de leur père, mais ne l’atteignent jamais. Les conclusions de la visite des trois sœurs au vieux père ne sont jamais révélées.
Construit sur le mode d’un conte familier, le roman procède par de longs détours dans leur passé respectif des trois soeurs. La structure en mosaïque du roman (un assemblage de multiples points de vue agencés aux différentes circonstances) crée de puissants échos entre le présent de la narration et un événement survenu 25 ans plus tôt. Chacun des flashbacks s’apparente à un éclat de verre jeté en cours de route pour servir de fil conducteur au lecteur. Mais au lieu d’exacerber les querelles psychologiques et la silencieuse cruauté qui travaillent le coeur des amitiés féminines, la tendresse finit par l’emporter. Isak ne meurt pas, du moins pas dans ces pages.
Cependant, une interrogation demeure à l’issue du roman… Qui est à blâmer lorsque les filles se comportent mal, lorsqu’elles se livrent à des cruautés insensées ? Dans ce récit captivant, Linn Ullmann soulève la question, mais n’y répond pas. Le plus troublant, c’est que les personnages qui y sont caractérisés par une indifférence vaine. Que ses propres frustrations aient conduite Erika à trahir le jeune homme qu’elle “aimait” ou que ses incapacités se soient forgées à la suite de cette sombre trahison, nous ne le savons pas, mais lorsque cette trahison s’enclenche et imbibe la trame de l’histoire on se sent de plus en plus détaché d’elle.
Ullmann développe de très intéressantes variations sur le thème de l’accouchement, merveilleusement tissé au fil du livre. Les femmes se voient ainsi définies dans leurs rapports à la maternité. La grossesse douloureuse d’Erika se lit presque comme une pénitence de sa trahison envers son jeune “amour”, Ragnar (sorte de lutin des bois égaré et au charme rugueux). Quant à Isak Lövenstad, gynécologue qui s’était fait jadis un nom en tant que pionnier de l’échographie, il semble en connaître un rayon sur l’intériorité des femmes, sur ce qui les touche en particulier, mais il déçoit constamment ses filles par ses maladresses et, même s’il est encore capable de tempérament, de profondeur et de charme autour de lui, il n’a jamais su leur léguer, comme ultime héritage, le désir d’une véritable intimité avec les hommes. C’est bien cette éclipse du désir qui donne au livre son parfum hautement mélancolique. Les images que suscite l’enfance, si vives, si touchantes, si communales, font l’objet d’un beau transport dans le temps. Mais le dénouement de l’histoire nous déçoit fatalement lorsque Linn Ullmann insiste sur le fait que grandir est chose décevante.
Derrière ces jeux de rôles, complexes à l’excès, Hammarsö apparaît comme le personnage le plus imposant du livre : une île fascinante, avec ses paysages balayés par les vents du nord, ses forêts enchantées, ses us et coutumes typiquement scandinaves, ses fraises que l’on cueille à l’état sauvage, ses lilas à floraison tardive, ses légers bruits de porte dont on se demande s’ils ne sont pas causés par les esprits indisciplinés qui y habitent. Ce décor évocateur fait immanquablement songer à Farö, petite île de la Baltique où un autre solitaire, Ingmar Bergman, vécut une grande partie de sa vie, jusqu’à sa mort en 2007. Les inconditionnels du cinéaste se souviendront peut-être que, dans “Les Fraises sauvages” (1957), le personnage principal du film avait pour nom Isak Borg et travaillait comme médecin.
Avec une touche de lumière et un sens de l’empathie extraordinaire, Linn Ullmann excelle dans la satire autant que dans l’analyse psychologique. Les personnages sont brillamment dessinés, correctement distribués, et toujours avec un souci d’économie dans l’écriture, l’occasion de découvrir le portrait mordant qu’elle dresse de la classe moyenne d’Oslo. Le spectre de cet été 79, et ses répercutions lointaines, dont l’errance est nourrie par une narration chronologique fragmentée (Ullmann laisse souvent son récit errer comme un enfant errant), est mis en intrigue avec une sorte d’austérité à combustion lente, typiquement bergmanienne. Au début, ce procédé pourra sembler rebutant à beaucoup de lecteurs, mais une fois entré dans le monde hypnotique de Linn Ullmann, on reçoit comme une récompense une belle leçon de vie, riche en émotions, sur le caractère insaisissable de la vérité.
Nota bene : Linn Ullmann n’aime pas trop qu’on rappelle qu’elle est la fille d’Ingmar Bergman et de Liv Ullmann, par conséquent je ne le ferai pas.


4 avril 2012 à 00:24
[...] exemple supplémentaire qui atteste que Linn Ullmann est un très bon écrivain, à la fois complexe, intelligente et scrupuleuse : je veux parler de la [...]