Du pays du Père Noël originel
1 avril 2011
La plupart des folklores entourant Noël, rappelons-le, sont un amalgame des deux traditions chrétienne et païenne. Pour sa célébration, l’Église avait choisi le 25 Décembre parce que cette date coïncidait déjà, et depuis longtemps, avec les fêtes païennes du solstice d’hiver, très populaires dans beaucoup de cultures, et avec lesquelles l’Église n’a pas eu d’autres choix que de composer. En Finlande, les célébrations du retour de la lumière du jour avec le solstice d’hiver comportaient souvent une personnification des mauvais esprits, lesquels disparaissaient à mesure que les jours se rallongeaient. Ces esprits portaient souvent des cornes ainsi que des peaux de chèvre, et exigeaient qu’on leur adresse des présents sous peine de représailles. Cette créature répugnante faisait blêmir les plus jeunes, et il ne fait aucun doute que les parents l’utilisaient à leur avantage pour corriger le comportement de leurs enfants. Avec l’expansion du christianisme, cette figure maléfique se renversa en son contraire et devint un esprit exclusivement bienveillant et donateur de cadeaux. C’est en grande partie à la tradition américaine et plus précisément à un poème, “A Visit From Saint Nicholas”, écrit en 1823 par Clement Clarke Moore, que l’on doit cette vision joviale d’un bonhomme qui se glisse dans nos maisons, la nuit de Noël, par la cheminée, pour distribuer des cadeaux aux enfants qui se sont montrés gentils durant l’année, comme un rappel symbolique qu’il sera de retour, et les surveillera d’ici là.
Les Finlandais, eux, ne l’ont jamais oublié : il ne faut pas se fier au Père Noël. En témoigne Rare Exports : A Christmas Tale de Jalmari Helander (écrivain et réalisateur finlandais dont c’est ici le premier long-métrage), un film qui se demande justement ce qui arriverait si nous découvrions la véritable origine du Joulupukki (“Père Noël” en finnois).
Tout se passe par une météo horrible qui souffle sur un curieux chantier de fouilles en Laponie finlandaise, à quelques pas de la frontière russe. Là, un homme d’affaires américain peu scrupuleux est convaincu que le mont Korvatunturi, qu’il s’apprête à dynamiter, renferme le tombeau du vrai Père Noël. Le jeune Pietari qui, à l’insu de son père, s’était rendu sur la montagne, est témoin du déroulement de la fouille et commence à se faire une idée de ce qui se passe autour de l’excavation. De retour chez lui, au milieu d’une pile de bouquins poussiéreux disséminés dans toute la pièce, il entreprend des recherches sur la véritable origine du Père Noël et découvre que ce dernier n’était pas aussi sympathique qu’on croyait.
Une légende raconte que d’anciens villageois du peuple lapon (les Saami), parce qu’ils n’acceptaient plus que leurs enfants soient enlevés et mangés, se fâchèrent contre lui. Il décidèrent, par un stratagème, de piéger le corps du vieux meurtrier dans un lac gelé. Quand arriva l’été, ils en sortirent un gros bloc de glace, puis recouvrirent ce sarcophage gelé avec un mélange de roches et de sciure de bois, si bien qu’avec les années cet amoncellement donna naissance à une nouvelle montagne : le Korvatunturi.
Comme on l’imagine, les foreurs extirpent bien quelque chose des entrailles de la terre, mais ce n’est pas ce à quoi ils s’attendent. Les conséquences se font bientôt ressentir dans la vallée. Certains membres de la communauté, dont le père de Pietari, un dénommé Rauno (responsable d’un abattoir de rennes qui connait des temps difficiles), découvrent, dans la neige, un troupeau de rennes morts. En outre, leurs enfants commencent à disparaître. Plus tard, Pietari et son père trouvent un vieil homme brisé au fond de leur piège à loups. Il porte une longue barbe blanche et hume l’air à chaque fois qu’un enfant se trouve à proximité. Devant la perte de leurs rennes et du revenu lucratif que le troupeau aurait pu leur rapporter, quelle meilleure idée ont-ils trouvé ? Revendre cette créature impie…
Un Père Noël traqué, capturé, apprivoisé et livré à chaque saison de Noël pour le bonheur de tous les enfants désemparés du monde entier… Une très belle idée ! Avec cela, Jalmari Helander ne pouvait faire qu’un film qui le rende dangereusement amusant… En effet, le vieil homme suscite des sentiments troubles, et s’apparente davantage à un loup-garou qu’à l’image d’Epinal qu’en a faite la firme Coca-Cola.
Dans ce paysage de forêts de pins et de montagnes enneigées, où règnent les soirées sombres, les hivers sont longs et rigoureux. Les hommes sont de vrais hommes, et les garçons n’ont d’autre choix que de les imiter : même les plus jeunes se déplacent à motoneige, armés de fusils qu’ils portent en bandoulière. Et les femmes dans tout ça ? Il n’y en a aucune. Aussi n’est-ce pas l’endroit le plus facile pour un gamin comme Pietari. Oscillant entre attitude rêveuse et incapacité à communiquer avec son père, il s’en va pourtant combattre les intérêts d’une entreprise qui ne voit d’intérêts économiques qu’à l’idée de domestiquer un mythique tueur d’enfants.
Je ne sais pas si la diffusion d’un tel film est propice à égayer la période de Noël, mais une chose est sûre : “Rare Exports” est pourvu de morale (et d’enseignement) au contraire de tous ces programmes télé débiles que l’on rediffuse chaque année en période des fêtes. Il ne s’agit pas de suggérer que le film de Jalmari Helander est une tentative grossière, et à contre-saison, pour saboter la programmation des fêtes de fin d’année – l’humour est trop fin et la sincérité de son scénario fantasmatique trop habilement déployée pour que cela soit le cas.
Les éléments les plus sombres sont là, présents, et le pouls s’accélère à mesure que se déploie la noirceur de cet inconnu qui est essentiel à l’histoire. Une note de prudence, cependant : prétendre qu’il s’agit d’un film d’horreur me paraît tout à fait farfelu. Helander a eu un bon oeil pour créer des effets visuels audacieux et, tandis qu’il ne recourt jamais aux tropes esthétiques des films d’horreur, il réussit malgré tout quelque chose de très visuel en la matière, telles que les scènes où l’on voit des rennes démembrés dans la neige, des sacs à patates remplis d’enfants kidnappés qui gesticulent, ou bien les étranges poupées en bois que les sbires du Père Noël laissent en lieu et place des méchants enfants qu’ils viennent d’enlever.
En s’axant ainsi sur le mystère effrayant d’un être surnaturel qui kidnappe les méchants enfants, “Rare Exports” se penche plus sur le côté sombre du mythe du Père Noël, mais lorsque l’histoire prend son tour inévitable, elle arbore des allures fantaisistes tout en maintenant la peur et l’excitation à mesure que l’origine du Père Noël s’éclaircit.
Du côté des influences, le réalisateur exploite un mode classique, à la Spielberg, mais en misant sur l’atmosphère davantage que sur les effets spéciaux (les créatures du Père Noël sont des vieillards tout ratatinés), son récit suggère plus “The Thing” de John Carpenter. Le film dans son ensemble fait preuve d’un plaisir pervers à la manière d’un conte de Grimm du XXIe siècle. Helander puise dans l’énergie des films fantastiques pour enfants des années 80, comme “L’Histoire sans fin”, revigorant le mythe du Père Noël avec un mélange d’innocence, d’émerveillement et un état d’esprit ludique et inventif digne des films de Tim Burton. Bien que “Rare Exports” détienne une originalité verve et endiablée, ses influences prennent appui sur la littérature enfantine (où c’est l’enfant le plus fragile qui, au bout du compte, se révèle toujours le sauveur de sa famille et de la communauté toute entière) et fait même écho à certains épisodes les plus comiques de “The X-Files”.
“L’épilogue”, si ce mot n’était pas déjà en soi une notion ô combien absurde, se transforme en frise loufoque, mais d’une manière plaisante et divertissante, avec des scènes de délire gériatrique où des nus masculins s’exhibent frontalement dans un climat hivernal. J’ai bien aimé le moment où le jeune Pietari se prend soudainement pour un héros d’action des années 80 en clamant haut et fort “C’est moi ou le Père Noël ! Je suggère le Père Noël !”.
Peu importe la légèreté de la satire qui pèse dans son ensemble. Le travail de la caméra est inspiré, et les paysages de ce rude hiver lapon dans lesquels ont été tournées les scènes sont littéralement à couper le souffle. A dire vrai, “Rare Exports” est un film étrange, qui se transforme vite en un récit d’action et d’aventure formidable, armé d’un sens de l’humour qui n’est pas toujours très explicite au premier abord, mais qui reste respectueux de l’existence véritable du Joulupukki et de sa nature sadique : un être sanguinaire, loin de ces messieurs de bienfaisance barbus que l’on croise à l’approche de Noël.
“Rare Exports : A Christmas Tale“. Réalisation - Jalmari Helander Année – 2010. Pays – Finlande. Langue – finnois. Durée – 84 minutes. Avec : Onni Tommila (Pietari), Jorma Tommila (Rauno), Tommi Korpela (Aimo), Rauno Juvonen (Piiparinen), Ilmari Järvenpää (Juuso), Per Christian Ellefsen (Riley), Jonathan Hutchings (Greene), Risto Salmi (le shériff), Peeter Jakobi (l’elfe).






