Selma Lagerlöf dans la tourmente
3 avril 2011
Ingmar Bergman et Ingvar Kamprad (le fondateur d’IKEA) sont deux Suédois célèbres. Tous les deux furent accusés de compromission avec le régime nazi. L’un et l’autre ont choisi d’en parler afin d’éclaircir certains points de leur jeunesse durant la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd’hui, plus surprenant, c’est de Selma Lagerlöf dont il est question.
On découvre, d’après certains chercheurs, que la lauréate du Prix Nobel de Littérature en 1909 aurait encouragé, dans les années 20, certaines théories sur l’hygiène raciale qui, bien plus tard, allaient devenir un des maillons les plus importants de l’idéologie nazie. Selma Lagerlöf aurait été le co-sponsor d’un concours de beauté “eugénique”, organisé en 1921 par un médecin suédois, Herman Lundborg, très apprécié en son temps comme maître à penser influent de l’eugénisme.
Ses sympathies présumées pour l’hygiène raciale doivent être comprises dans le contexte général de l’époque où s’énonçait cette supposée “science” : on peut admettre que Selma Lagerlöf, en tant qu’auteure de fiction littéraire et non d’ouvrages scientifiques, avait simplement adopté ou intériorisé les mêmes vues (une vision du monde, dira-t-on) que celles de nombreux scientifiques et médecins de son époque. En Scandinavie, par exemple, au début du XXe siècle, beaucoup affichaient une grande attirance pour les théories eugénistes et parmi ces figures, au Danemark, se trouvaient, entre autres, Thit Jensen et le ministre social-démocrate K.K. Steincke, lui-même auteur d’un ouvrage dans lequel il recommandait sans détours l’utilisation de la stérilisation forcée. En Suède, un institut national de l’eugénisme vit le jour en 1922 : son premier directeur fut justement Herman Lundborg. Il entretenait des liens très étroits avec le chef nazi de l’Agence suédoise, Birger Furugård, lequel travaillait main dans la main avec le savant allemand Hans Günter, bientôt l’un des théoriciens de la “race pure” les plus notoires de l’Allemagne nazie.
La coopération entre Herman Lundborg et Selma Lagerlöf reste, à ce jour, inconnue et personne ne connait encore le contenu des lettres que Lagerlöf adressait à Lundborg : par conséquent, on se doit d’être très prudent dans nos jugements au sujet de cette sombre affaire et d’employer le conditionnel à l’énoncé de chaque affirmation. Nous savons seulement, avec certitude, qu’elle s’est ouvertement et activement illustrée dans l’organisation d’un concours de beauté dont les critères portaient sur les propriétés biologiques et raciales des femmes et des hommes qui y concouraient, et qu’à ce titre elle a distribué des prix et dédicacait même des ouvrages. Tout comme il est avéré, et c’est à mentionner avec la même certitude, que Selma Lagerlöf n’a jamais été une seule fois antisémite de toute sa vie et qu’elle est de ceux qui ont aidé des Juifs allemands à fuir en direction de la Suède. Elle décédera en 1940, l’année même où Hitler trancha le débat sur la “question juive” en optant pour la “solution finale”.
Selma Lagerlöf, née en 1858, est l’auteure, entre autres, de “La Légende de Gösta Berling” (1891), “Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède” (1906-1907), “Mårbacka” (1922), etc. Une grande romancière…

