Karin Boye, une pure consolation

20 avril 2011

A la mémoire de Pascal Imbery (1972-2008), poète et plasticien, et de Jean Boucon (1949-2011), professeur et historien. Trop tôt disparus.

Ce qui ressort fondamentalement des quelques lettres que Karin Boye adressa à ses amies, c’est que la jeune poétesse nourrissait, dès son plus jeune âge, la forte ambition de vivre “correctement et en toute bonne foi” à une époque où l’homosexualité était généralement perçue comme un péché, une maladie mentale, une perversion sexuelle contraire à toute vie honnête et morale – opprobre sociale qui ne pouvait que créer un sentiment de honte et de culpabilité chez les individus qui avaient l’homosexualité pour inclination ou orientation. Hélas, Karin Boye n’échappa pas à la règle.

En témoignent les propos d’Agnès Fellenius, l’une de ses camardes de classe, qui niait violemment que Karin put être lesbienne au moment de leur scolarité. Elle affirmait n’avoir jamais rien remarqué en sa présence, précisant que, dans le cas contraire, elle aurait “réagi comme un hérisson au moindre soupçon”.

De sa propre homosexualité, Karin Boye fit une analyse remarquable – une prouesse qui lui venait en grande partie de ses qualités d’écriture et de son expérience passée à Berlin tandis qu’elle étudiait une discipline dont elle finit par connaître tous les rouages : la psychanalyse.

Pour une raison qui m’échappe, elle voyait dans l’hétérosexualité normative le triomphe du mâle agressif (synonyme de châtiment), dont la lubie était d’arraisonner la sexualité féminine et de la réduire à sa forme passive (le motif châtié, tourmenté). Elle disait percevoir, sans doute à un niveau inconscient, les rapports sexuels comme un acte de torture (le coït lui faisait cet effet). Dans son désir, l’amour prenait des allures d’arène où il devint possible de définir sa place dans l’équation sexuelle actif/passif et d’être en mesure d’exprimer pleinement et entièrement sa propre sexualité. De ce point de vue, on peut dire que l’orientation sexuelle de Karin Boye relevait d’un acte féministe, comme en réponse à une société qui restreignait la sexualité féminine.

Si les femmes suédoises ont connu, dans les années 30, une percée phénoménale dans les domaines juridique, politique, social et littéraire, il ne fait aucun doute que Karin Boye, outre d’avoir été une remarquable romancière et poétesse, aura beaucoup contribué à changer les moeurs dans ce sens. Aussi est-il important de rappeler que, partout où des opinions peuvent être librement exprimées, les débats concernant l’homosexualité doivent se poursuivre et être encouragés.

Mon espoir, en pensant à elle, morte il y a 70 ans, presque jour pour jour (le 24 Avril 1941, dans sa quarante et unième année), est que les cent prochaines années voient surgir une autre image de Karin Boye où le martyr lesbien cédera la place cette fois-ci à l’écrivain qu’elle a toujours été : radicale et inventive, extrêmement douée et infiniment sensible. Je songerai, un jour, à aborder quelques points relatifs à sa vie : comme sa jeunesse et sa précocité, ses études de langues scandinaves et de grec ancien, sa passion pour la psychanalyse, ses amours, ses angoisses existentielles, son attrait pour le bouddhisme, la spiritualité, etc., jusqu’à sa mort mystérieuse dans une forêt, due à une ingestion massive de somnifères, une nuit froide d’Avril (elle fut retrouvée, recroquevillée, sur un gros rocher).

Voici une petite vidéo qui atteste que son oeuvre poétique est toujours aussi célébrée… Une chanson délicate, d’après un très beau poème de Karin Boye, “Du är min renaste tröst” (traduction: “Tu es ma plus pure consolation”), extrait du recueil de poésie “Moln” (1922). Elle est interprétée ici par le groupe danois-suédois Over Havet (John Larsen à la guitare et Ulrika Grabe au chant). La première strophe est une déclaration d’amour qui est suivie, dans la seconde, d’un terrible témoignage de souffrance, de douleur, de tristesse et de contrition. “Tu es ce que j’ai de meilleur” et “Rien ne blesse autant que toi”… Cette formulation de la fin de la première strophe est répétée au début de la seconde, elle est donc essentielle : j’y vois comme l’essence du poème. Karin Boye a écrit ce poème en vers libres, il est donc très difficile d’en proposer une traduction. Néanmoins, voici une tentative personnelle…

Du är min renaste tröst,
du är mitt fastaste skydd,
du är det bästa jag har,
ty intet gör ont som du.

Nej, intet gör ont som du.
Du svider som is och eld,
du skär som ett stål min själ –
du är det bästa jag har.

Tu es ma plus pure consolation,
tu es ma plus ferme protection,
tu es ce que j’ai de meilleur,
parce que rien ne blesse autant que toi.

Non, rien ne blesse autant que toi.
Tu m’endoloris comme la glace et le feu,
tu coupes mon âme comme l’acier –
tu es ce que j’ai de meilleur.

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