Kallocaïne, piqûre de rappel

3 mai 2011

“La maladie est maintenant devenue la norme et la santé une horreur.”
(Karin Boye)

Ce texte fait suite au précédent, dédié à la Suédoise Karin Boye.

Née en 1900, Karin Boye était une remarquable poétesse et romancière, une de celles pour qui je ressens une tendresse et une admiration infinies. Elle s’est suicidée en 1941. Parmi ses oeuvres, on compte un roman d’anticipation de très haute volée, La Kallocaïne, paru un an avant sa mort (disponible en français aux éditions Ombres, 224 pages, ou bien chez Oréa – Les Hypermondes, 232 pages). Ce classique de la littérature scandinave préfigure le sombre avenir que connaîtra l’Europe, non seulement sous le joug nazi mais également dans les pays de l’Est, placés sous la férule soviétique. Toute sa vie, Karin Boye n’a cessé de scruter l’obscurité de son existence, celle de son propre temps également. Son esprit était celui d’un visionnaire – comme la littérature en compte peu. Cet ouvrage décrit magistralement les rouages de l’univers totalitaire dont Karin Boye elle-même sentait l’éclosion dans les années 1930 lorsqu’elle se rendit en U.R.S.S. et en Allemagne.

Tout le monde connaît Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), 1984 de George Orwell (1949) ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1951) mais La Kallocaïne ? Ce livre est encore trop méconnu en France.

Le roman de Karin Boye nous plonge dans les années 2000, au sein d’une société qui porte le nom d’État Mondial, et sous le régime duquel le camarade tout entier appartient à l’État. Léo Kall est un scientifique particulièrement zélé et idéaliste. Il vit avec sa femme Linda et leurs enfants dans la ville de Chimie n°4, dernier vestige où la vie privée n’existe plus, où tout est objet de surveillance et où tout enfant âgé de 7 ans se voit embrigader dans un camp militaire.

Léo est chimiste et a un rêve ultime, accomplir la grande communion des esprits. Pour y parvenir, il a inventé une sorte de sérum de vérité, appelé la Kallocaïne.

Cette drogue est d’abord envisagée comme un moyen infaillible pour déterminer la culpabilité ou l’innocence d’une personne avant même la tenue d’un procès. “Vous comprenez que c’est une découverte importante, nos pensées intimes ne nous appartiendront plus…”, affirme-t-il. Grâce à elle, personne ne sera plus en mesure de dénier son implication à un crime dont il (ou elle) est accusé (e).

Son zèle coutumier lui fera entrevoir les autres utilisations de la drogue, ses apports pour le bien-fondé de la société. Cette trouvaille serait, selon lui, bien utile pour dénicher les pensées séditieuses à l’égard de l’Etat mondial. Avec la Kallocaïne, et sa légalisation, la suspicion culminera à un point tel que, désormais, tout le monde pourra dénoncer tout le monde – sans que l’accusé ne sache rien de l’identité de son accusateur. Seulement, Léo est aux prises avec sa propre conscience, et ses pensées les plus intimes prennent l’ascendant sur l’idéologie. La jalousie qu’il exprime à l’égard de son supérieur hiérarchique dévoile peu à peu sa personnalité : il le soupçonne d’avoir une liaison amoureuse avec sa femme. Léo aime Linda, mais ne lui fait pas confiance. Il ne parvient même pas à lui parler de ses craintes, de peur d’aller à l’encontre de l’Etat Mondial. Doit-il glisser un peu de drogue pour faire avouer Linda ? Ou doit-il s’arranger directement avec cet homme qui ne lui inspire que crainte et antipathie. Dès lors, le chimiste commence à réaliser le dangereux potentiel de la Kallocaïne et craint à son tour d’en être victime.

Léo est un personnage naïf, certes, mais c’est précisément cette naïveté totalitaire que Karin Boye parvient à exploiter pour scruter et mettre en évidence les problèmes inhérents à l’Etat Mondial. La Kallocaïne est un roman impressionnant, beaucoup plus sombre et inquiétant que 1984de George Orwell. Plus fascinant aussi…

Pour celles et ceux que ça intéresse, un livre vient juste de paraître aux éditions Caractères, intitulé Deux Voix, contenants un choix de poèmes de Karin Boye et d’Edith Södergran, traduits par Elena Balzamo et Caroline Chevallier. Un autre recueil, avec des traductions de Karin Boye par Régis Boyer, était sorti dans les années 90 sous le titre Pour l’amour de l’arbre.

Bonne lecture !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.