Jeux de Nain, jeux de vilain

17 juin 2011

Diego Velázquez. Portrait d’un nain assis par terre. Vers 1645
Huile sur toile. 106,5 x 81,5 cm. Musée du Prado, Madrid

Suite à la relecture d’un chef-d’oeuvre qui a occupé deux de mes journées, je n’ose plus imaginer autrement la haine (ou le ressentiment, en terme nietzschéen) que comme cette faculté obscure de la psyché humaine qui, dès lors qu’elle est compensée par un individu, parvient à créer chez lui divers mécanismes de défense pouvant aboutir parfois à l’élimination d’autrui – soit physiquement, soit symboliquement. C’est ce qui expliquerait, à mon sens, que les tragédies les plus atroces de ce monde soient commises, en certaines circonstances, non par des bêtes (comme le présupposerait le terme bien fâcheux et inapproprié de “bestialité”), mais par des gens tout à fait normaux : des êtres socialement fréquentables, peu soupçonnables au premier abord.

Qu’il s’agisse du pouvoir absolu que s’octroie un dictateur avide et sanguinaire, des dérives dans lesquelles sombrent les tenants d’une bureaucratie bête et obéissante, de la corruption ou les mensonges dont est capable un élu du peuple ou un représentant de la loi, ou bien du stress comme mode de prévision d’une attaque potentielle lancée contre autrui… voilà autant de problèmes qui auront préoccupé bon nombre de penseurs et philosophes, anciens aussi bien que modernes, quoique qu’il ne s’en trouve aucun parmi eux, à l’exception de Kant et d’Hannah Arendt peut-être, qui ait été en mesure une fois d’aborder cette question de la manière la plus radicale : d’où vient le mal et pourquoi ?

Ce sont toutes ces interrogations qui sont apparues tandis que je relisais “Le Nain” de Pär Lagerkvist. Un roman qui recèle de nombreuses connotations machiavéliques. Plus encore : il s’agit là d’une puissante, triste et déchirante méditation sur la nature humaine, un remarquable ouvrage qu’il faut lire encore et encore…

L’histoire nous est racontée du point de vue d’un nain de cour, Piccolino, à l’époque des guerres d’Italie de la fin du XV° et du début du XVI° siècle. Un personnage maléfique, au service d’une cour princière corrompue. En raison de sa petite taille, il estime ne pas appartenir au genre humain, mais à une autre race : une race distincte, plus ancienne, une race supérieure. Aussi se sent-il impuissant à la cour alors même qu’il considèrent les dignitaires comme bien inférieurs à lui.

Cela lui permet d’assassiner froidement les ennemis de son prince, ainsi qu’un ennemi personnel. Les émotions qui l’animent ne sont rien d’autre que l’amertume, la haine, la méchanceté et une inextinguible soif de vengeance. Piccolino hait pratiquement tous les êtres humains qu’il rencontre sur son passage, à l’exception de deux personnes : le prince du royaume, pour lequel il a un respect – quoique réticent -, et un mercenaire dont la puissance physique l’impressionne beaucoup.

Son statut d’outsider lui confère une espèce de distance lui permettant d’examiner et de juger la société qui l’entoure, ses rapports à la religion, à la guerre, etc. De ses observations, il tire un point de vue personnel sur la lascivité de la cour et ses intrigues politiques. Cet effroyable personnage est remarquablement clairvoyant et, malgré cette haine presque incontrôlable, il conserve toujours la tête froide.

Tandis que le royaume se prépare à la guerre, le nain bouillonne… assoiffé de sang . Il espère être de la bataille afin d’acquérir l’autonomie que ses fonctions à la cour ne parviennent pas à lui procurer. Mais il est finalement déçu lorsque le prince refuse de le laisser se battre. La ville est en proie à un siège ; le conflit s’enlise ; l’armée bat en retraite ; les troupes sont décimées et les fonds s’épuisent. Plus loin, le prince négocie un traité de paix. Mais ce traité se termine par une trahison préméditée dont le nain, toujours impuissant, joue un rôle clef… Le voici qui inspire la crainte et la haine autour de lui à mesure que son autorité grandit pour représenter la fascination des masses par la violence.

Le Nain (“Dvärgen” på svenska) est un remarquable ouvrage, d’une lecture rapide, brutale, mettant en évidence des détails abondants. La prose de Pär Lagerkvist, concise et décapante, ne dit jamais plus que ce qui doit être dit. Ce livre, assez bref – 270 pages (chez Stock), ce qui était plutôt long dans les normes de Lagerkvist -, en dit beaucoup sur la nature humaine, d’autant plus oppressante qu’elle émane d’un narrateur qui se considère comme à part de la race humaine, et dont les actions sont presque exclusivement inhumaines. L’oeuvre est gangrenée de bout en bout par une sorte d’humour noir, basée sur la reconnaissance de nos impulsions les plus profondes. N’espérez pas voir Piccolino se remettre en cause : il est amoral jusqu’à la fin.

La guerre, la peste et la famine font ressortir le pire chez l’un des protagonistes les plus odieux de la littérature : un misanthrope qui n’aime rien d’autre que la violence et la destruction. Un personnage fascinant, à la fois drôle et misérable, qu’il est impossible d’aimer. L’hypothèse qui survient à lecture de ce roman serait que ce nain de cour n’existerait pas. Piccolino, en effet, peut être entrevu comme le côté sombre du prince lui-même, lequel, dans cette interprétation, serait une sorte de Dr. Jeckyll et Mr. Hyde : quelqu’un qui, par ses actions, se dissocierait de ses pires pensées en devenant “autre”.

Les familiers de la série fantastique de George R.R. Martin, “Le Trône de Fer”, reconnaitront certainement en Piccolino un ancêtre littéraire de Tyrion Lannister, un nain difforme et un antihéros également.

Quant aux amoureux de la Renaissance italienne, ils tireront à coup sûr beaucoup de plaisir à lire ce sordide conte merveilleux. Les éléments historiques de l’époque sont riches et authentiques, vaguement romancés. Le prince, dans le roman, est calqué sur le modèle de César Borgia et Ludovic Sforza dit “Le More”. Le premier figure en bonne place dans “Le Prince” de Nicolas Machiavel. Celui-ci avait fondé, en effet, une grande partie de sa théorie politique sur la puissance de César Borgia. J’ajoute que Leonard de Vinci était entré au service de ces deux Italiens, en tant qu’ingénieur de guerre. Ce dernier, ce qui est plus étrange, fut représenté dans “Le Nain” par un certain Maestro Bernardo, un artiste tout autant fasciné que Léonard par le grotesque : il avait demandé à un nain hideux d’être le modèle pour une esquisse.

C’est la force de ce chef-d’oeuvre, initialement publié en 1944, qui a catapulté la renommée internationale de Pär Lagerkvist, Prix Nobel de littérature en 1951 : un immense auteur Suédois pour qui je voue une profonde admiration. Je trouve bien dommage que ce livre ait été éclipsé par “Barabbas” (devenu entre temps son plus célèbre roman) ; car ce petit bijou acerbe mériterait d’être davantage connu ; voire de figurer aux côtés des plus sombres et dérangeants chefs-d’oeuvres de la littérature, comme “Les Carnets du sous-sol” et “Crime et Châtiment” de Dostoïevski.

Je ne puis que recommander ce roman qui se lit à la fois comme un pur divertissement et comme une sorte d’exploration philosophique sur la nature même du mal qui git en chacun de nous.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.