Cora Sandel, au nord d’Eden
6 août 2011
Cora Sandel photographiée en 1910
Après avoir précédemment gratifié ce blog de mes vues personnelles concernant deux actualités récentes qui m’ont fait sortir de mes gonds, je reviens maintenant à des considérations plus “inactuelles” : pour vous présenter Cora Sandel, une romancière qui a toujours suscité ma plus grande admiration. Je tiens d’ores et déjà à remercier ici l’amie Nina Marie Evensen, de l’université d’Oslo, auteur d’une thèse sur Cora Sandel, il y a plus de dix ans maintenant. Sans elle, de précieuses informations ne me seraient jamais parvenues si cette dernière n’avait pas eu la gentillesse de m’éclairer sur les quelques points qui me semblaient importants de lui soumettre en vue de ce texte.
Sara Fabricius (1880-1974), plus connue sous son nom de plume de Cora Sandel, compte parmi les auteurs les plus importants de Norvège.
Pourtant, sous prétexte qu’elle n’aurait pas à son actif une production littéraire égale à celle de sa compatriote Sigrid Undset (1882-1949), lauréate du Prix Nobel en 1928, certains lui refusent encore la place et la reconnaissance qu’elle mérite. Cora Sandel est, à mes yeux, au moins, aussi grande que Sigrid Undset. Elle est âgée de 46 ans lorsqu’elle publia en 1926 son premier roman, “Alberte et Jacob”, qui fut un succès immédiat. Il lui faudra treize années pour achever sa trilogie, devenue depuis un classique de la littérature nordique : “Alberte et la liberté” (1931) et “Alberte seule” (1939).
“Alberte et Jacob” (296 pages publiées aux éditions Des Femmes), est un magistral portrait psychologique qui décrit une année dans la vie de deux adolescents au début du XXe siècle : Alberte et son frère Jacob Selmer. Ces derniers vivent avec leurs parents dans une petite ville portuaire située au nord de la Norvège, bien au-delà du cercle polaire arctique. Contrairement à ce qu’indique le titre du livre, c’est Alberte Selmer le personnage central du roman : une fille timide à l’excès, jusqu’à la pathologie, qui s’imagine pourtant, un jour, embrasser une carrière artistique…
Les Fabricius à leur domicile de la rue Bankgata, à Tromsø
Son rêve le plus cher est d’échapper à sa vie médiocre et à l’étroitesse des valeurs que lui impose la bourgeoisie protestante de son époque. Bien qu’imaginative et intelligente, elle ressent un lourd sentiment d’insuffisance et de culpabilité. Ses aspirations penchent en faveur de la connaissance et de l’épanouissement, à travers un éveil sensuel et une prise de conscience du monde bien au-delà des limites de sa petite ville qui n’a rien à lui proposer, sinon sa rigidité, sa mesquinerie et ses normes sociales. En réalité, Alberte rêve de la France, de Paris et de Montmartre. Pour elle, Paris est cet Eden où elle aimerait vivre pour pouvoir développer ses talents de peintre : une ville où les bohèmes ne meurent jamais, une ville où coule l’absinthe et où s’engagent des discussions sans fin sur le Cubisme.
Le père, lui, est magistrat, un homme qui a un sérieux penchant pour le whisky. Jadis, c’était un avocat prometteur dans le sud du pays, mais qu’une vie faite d’extravagances et de dettes cumulées a brisé. Son épouse, au charme mondain, lutte pour sauver les apparences dans lesquelles la famille vivait autrefois. Elle ne sait plus quoi faire face à ses propres enfants lorsqu’elle perçoit leur déception quant à leur sort par rapport aux autres enfants (ceux des voisins ou ceux de leurs proches qui vivent dans le sud du pays). Plus tard, le départ de son frère adoré ajoutera une blessure de plus à la douloureuse sensibilité d’Alberte.
L’adolescente souffre d’un terrible complexe d’infériorité, rendant difficile la recherche de sa propre identité. Sa mère lui reproche ses lacunes (ses mains négligées, sa chevelure inconvenante, son manque d’intérêt pour les tâches ménagères, son goût pour la lecture). Elle va jusqu’à se juger elle-même folle de se sentir aussi coupable de la triste réalité dans laquelle se trouve sa famille. Elle ne semble plus vouloir hériter du respect des aînés, ni de l’honneur de la famille : elle rejette son éducation et entre dans une espèce de rébellion intérieure contre les pouvoirs institués par la société. Alberte tente d’échapper du mieux qu’elle peut à cet ennui quotidien. Elle y parvient, en partie, grâce à d’intenses promenades à pied ou en ski, dans de somptueux paysages. Elle jouit du plaisir de la solitude et de la liberté, loin de la maison. D’ailleurs, personne ne semble au courant de l’existence de son petit carnet de notes, caché dans un buffet, dans lequel elle consigne des strophes relatant ses promenades solitaires.
Cora Sandel photographiée à Paris
De ses personnages, Cora Sandel divulgue au fil des pages leurs aspirations intimes, leurs craintes et leurs préoccupations d’une manière vraiment réaliste. Elle-même a passé une partie de son enfance à Tromsø, au point de se demander si elle n’aurait pas éprouvé elle-même certains problèmes auxquels les protagonistes du roman sont confrontés. Les thèmes qu’aborde l’auteur sont, à ce titre, multiples : les contrastes entre la vie urbaine et la vie rurale, les exigences et les attentes familiales, les rapports entre les hommes et les femmes, les enfants et leurs parents, les limites imposées aux jeunes, l’importance du statut social, les soucis financiers, les apparences sociales, la puberté, l’identité, les questions artistiques…
Tout aussi crucial, à mes yeux, la romancière a su recréer avec beaucoup de subtilité les effets que le climat et les paysages du nord peuvent avoir sur les états d’âme : le pouvoir pénétrant du froid, sa force d’engourdissement, tant physique que psychologique, les longues périodes d’obscurité en hiver, la toundra arctique.
Cora Sandel est brillante pour créer des personnages inoubliables, d’une rare sagacité. Le plus souvent, ce sont des femmes. Parmi elles, la figure la plus commune est celle qui, pour diverses raisons, se voit empêcher de s’épanouir pleinement, confrontée à l’expérience d’une douloureuse prise de conscience de soi. Elle est piégée dans un mariage malheureux, doit faire face à la pauvreté, à la responsabilité des enfants ou au jugement public. Cora Sandel a acquise cette capacité à décrire le sort des femmes dans une langue autre que celle à laquelle l’on avait été habitués jusque-ici. D’ailleurs, au moment de la première publication de “Alberte et Jacob”, Cora Sandel fut taxée d’écrivain féministe, posture qu’elle refusera toujours d’endosser cependant.
Copie du manuscrit autographe de “Alberte et Jacob”
“Alberte et Jacob” dénote quelque chose de très profond sur les complexités du jeu social auquel se livrent les personnages. L’oeuvre sonde ce terrain sur lequel, précisément, l’on est – ou devient – un être en société. Sandel est connue pour son utilisation subtile de l’ironie, aussi n’est-elle pas étrangère au grotesque des détails : notamment lorsqu’elle décrit un visage ou un corps, il n’est pas rare qu’on en rit.
J’entends d’ici des élèves du secondaire se plaindre : “mais il ne se passe rien dans ce roman !”. Il est vrai que l’auteur rejette consciemment et ouvertement l’action en faveur de la représentation subjective d’Alberte, et ses réflexions existentielles sur la vie. La romancière semble avoir été activement consciente de vouloir subvertir le modèle traditionnel du roman féminin. Ses dernières oeuvres seraient, paraît-il, plus expérimentales encore.
Grande styliste, d’une délicatesse merveilleuse, sa langue est un véritable délice. Sa phrase est écrite avec beaucoup d’élégance. Aucun mot ne semble superflu, déplacé ou mal choisi. Son style, très impressionniste, témoigne d’un sens aigu du détail et de l’expression. Avec un humour et une grande connaissance des relations sociales, elle parvient à faire vivre des personnages hautement crédibles…
Si “Alberte et Jacob” est intimement lié au paysage arctique, à ses saisons et à ses habitants, c’est parce que Sara Fabricius elle-même a vécu à Tromsø… de 1893 à 1905 précisément. Elle émigra à Paris à l’âge de 25 ans et y séjournera jusqu’en 1921… avant de partir s’installer définitivement en Suède (d’abord à Stockholm, puis à Uppsala où elle s’éteignit en 1974). Elle eut l’occasion, entre temps, de revoir Tromsø : une fois en 1922, lors d’un semestre en tant que professeur de français, puis durant l’été 1950. Lorsque Cora Sandel, à presque 80 ans, écrira un nouveau roman, “N’achetez pas Dondi” (1958), c’est encore Tromsø qu’elle choisira comme cadre d’action… une ville et un pays qu’elle avait quittés plus de cinquante ans auparavant.
Cora Sandel et son fils Erik Jönsson en 1920
Ceci dit, l’erreur à ne surtout pas commettre serait de trop vouloir amalgamer l’histoire d’Alberte avec la biographie de son auteur. Ces spéculations sur l’identité des personnages ont beaucoup agacé la romancière elle-même. Dans un entretien donné en 1972, elle dira (je traduis) : “Ce n’est pas tellement de moi dont il est question dans Alberte”. Le roman n’est en réalité pas plus autobiographique que n’importe quelle autre oeuvre de fiction ; c’est son ton très personnel et une attention méticuleusement portée aux détails de la vie quotidienne qui rendent ce roman exceptionnellement convaincant.
L’autre injustice, peut-être plus douloureuse pour Cora Sandel, est due à certains Norvégiens qui ont fait valoir que Cora Sandel avait donné une image dépréciative de Tromsø. Erreur ! Des témoignages avérés indiquent qu’elle y a vécu de très belles expériences. Dans une interview, elle déclare elle-même que son roman est beaucoup plus sombre que la réalité qu’il décrit. En outre, dans un manuscrit inédit intitulé “Mit Tromsø”, paru il y a plus d’une quinzaine d’années environ, Cora Sandel confiera à propos de Tromsø, de son enfance et de ses frères : “Nous étions dans un paradis, nous n’avons jamais oublié, jamais cessé d’aspirer au retour (…) des lacs et des montagnes (…) les pistes de ski en hiver, et le bateau en été.”
C’est en ce sens que “Alberte et Jacob” est une bonne introduction à l’oeuvre de cette romancière atypique. Espérons que les deux autres tomes de ce triptyque seront, un jour, traduits en français. En attendant, ceux qui lisent une des langues scandinaves ou même l’anglais pourront toujours suivre la suite de la vie d’Alberte…
Au Perspektivet Museum de Tromsø, une exposition permanente retrace son oeuvre littéraire, son enfance, et sa vie d’artiste à Paris
“Alberte et la liberté”, publié en 1931, est le deuxième roman de la trilogie. Alberte Selmer est parvenue à s’échapper de l’étouffante froideur de sa vie provinciale en Norvège. L’histoire se déroule maintenant à Paris, où elle aspire à devenir écrivain. Mais Paris n’est pas du tout la ville qu’elle s’imaginait. Dans cette première décennie du XXe siècle, le moteur à essence a remplacé le cheval sur les Champs Elysées. Ses parents sont morts et elle doit faire face, en tant que femme, à de nouveaux conflits. Sans liens, elle a peu de perspective d’emploi et peu d’argent pour vivre. Alberte est contrainte de devenir modèle. Elle pose pour un artiste anglais, écrit des petits articles pour des journaux et des périodiques. Entre timidité et ambition, son estime de soi reste fragile, et son manque d’expérience fait d’elle la proie des prédateurs occasionnels. Ses relations amoureuses, lorsqu’elles se produisent, ne sont ni faciles ni heureuses. Elle a le sentiment que son talent d’écrivain commence à souffrir et que sa liberté est en train de stagner. Sa plus grande peur est de devoir retourner en Norvège. Alberte est dès lors confrontée à une lutte pour sa propre survie…
Dans “Alberte seule”, le troisième et dernier tome, est publié en 1939. Sandel montre avec subtilité et perspicacité la corrosion progressive d’une relation conjugale dans un contexte qui est celui de l’entre-deux-guerres. Alberte vit à Paris avec son fils (qu’elle a eu avec Sivert, un artiste norvégien). En tant que mère, Alberte est déchirée entre Ses engagements familiaux et son aspiration insatisfaite à la vie créatrice. Sa rencontre avec un homme, sensible à son élan créateur, la persuade de renoncer à son mariage et de retourner en Norvège pour poursuivre une existence autonome. Pendant que Sivert est impliqué dans une relation avec une artiste-peintre suédoise, Alberte, de son côté, tombe amoureuse de Pierre, un écrivain qui rentre du front. Après une période de conflits, Alberte et Sivert retournent en Norvège. Plus tard, Alberte décidera de reprendre en main sa carrière d’écrivain…
“Alberte et Jacob” est une oeuvre émouvante, un magnifique travail d’introspection, pourvu d’un contenu universel. Cora Sandel mériterait vraiment d’être présentée à une nouvelle génération de lecteurs, et cela en raison de son style, de son sens de l’observation, de la profondeur psychologique de ses personnages, de son soutien et de ses efforts en faveur d’une meilleure émancipation à l’égard de toute vie conventionnelle. Et surtout parce que peu de femmes ont su se révéler complètement avec un tel regard critique et une telle compréhension de la nature humaine…
“Il s’agit moins de chercher que d’écouter,
tendre l’oreille au fond de soi.”
(Cora Sandel, Alberte et Jacob)




15 août 2011 à 23:09
Håpet er en nøysom plante, det skyter nye skudd i det dunkle for hver gang det blir ribbet. Utrydde håp er en lang historie, kanskje umulig. Det lever av ingenting som det gule lavet på steinen, det lever på tross av alt. — Cora Sandel
Dette er et sitat jeg liker veldig godt og betyr mye for meg.
Stor klem til deg Liten Blomma ♥