Les Émigrants de Vilhelm Moberg
30 septembre 2011
Il existe, à ma connaissance, trois oeuvres de la littérature dont le titre est “Les Émigrants” : celle du norvégien Johan Bojer (1872-1959), celle de l’allemand W. G. Sebald (1944-2001), mais ce soir j’ai décidé de parler de l’oeuvre d’un suédois peu connu : “Les Émigrants” (Utvandrarna) de Vilhelm Moberg (1898-1873) est considéré comme un classique de la littérature de ce pays depuis sa première publication en 1949. D’ailleurs, à l’occasion du centenaire de son auteur, en 1998, il a été élu meilleur roman suédois du XX° siècle, aussi surprenante que puisse paraître l’existence d’une telle récompense (d’aucun diraient que cet honneur aurait pu être attribué à une oeuvre de Selma Lagerlöf ou de Pär Lagerkvist, par exemple, mais ce serait oublier que ces deux auteurs se sont vus récompensés par le plus prestigieux prix qui soit en littérature : le Nobel). La saga romanesque de Vilhelm Moberg mérite vraiment cette consécration…
Même si les personnages sont fictifs, le récit en lui-même nous en dit beaucoup plus qu’aucun livre d’histoire sur la situation des émigrants suédois partis pour les Amériques. L’auteur a mené d’importantes recherches sur le sujet avant de commencer son roman. Sa rédaction prendra dix longues années. Au total, “Les Émigrants” seront composés de cinq tomes (j’entends pour l’édition française en livre de poche), dont voici les deux premiers : “Au pays” et “La Traversée”.
L’accent est mis d’entrée de ligne sur Karl Oskar et Kristina Nilsson, leurs jeunes enfants, et quelques autres personnages. Karl Oskar Nilsson est un paysan de 27 ans de la région de Ljuder dans le Småland, une province au sud-est de la Suède. Il possède une petite ferme à Korpamen et un petit lopin de terre mais il peine à faire vivre sa famille. Nous sommes en 1850 et le pays est alors plongé dans la pauvreté, la famine, la persécution religieuse et l’oppression sociale. Les temps sont difficiles, les récoltes mauvaises. La faim qui prévaut cause la mort de leur premier-né, si bien que la mère se laisse convaincre par son homme qu’il n’y a pas d’autre solution : il faut partir. Karl décide, comme bon nombre de paysans scandinaves, de rassembler sa famille et, accompagnés de quelques amis (Robert, Arvid, Ulrika, Danjel), de fuir l’Europe pour gagner l’Amérique.
Le premier tome, “Au Pays”, est le récit de leurs expériences en Suède. D’ailleurs, on en apprend beaucoup sur le contexte social et religieux de l’époque, et de son impact sur les mentalités populaires. Il éclaire bien, je trouve, la motivation des uns et des autres. Le second tome, quand à lui, intitulé “La Traversée”, raconte leur difficile et périlleux voyage à bord d’une goélette branlante et surpeuplée à travers l’Atlantique Nord. Près de dix semaines de périple qui amèneront celles et ceux qui auront survécu jusqu’au Minnesota pour y démarrer une vie meilleure. Quelle passion de suivre les personnages et leurs aventures. J’en ai ri, j’en ai pleuré, bref j’ai vraiment aimé.
“Les Émigrants” de Moberg est une très belle oeuvre sur les difficultés de la vie et la lutte en général, mais aussi sur le rêve qui a façonné l’Amérique par ceux qui en étaient fascinés. Une authentique épopée faite de drames et d’espoir et très bien servie par le talent de conteur de Moberg. C’est surtout une fabuleuse saga historique qui jette une lumière importante, hélas trop peu connue, sur l’exode de ces centaines de milliers de Scandinaves, suédois en particulier, qui n’avaient qu’un seul rêve : le Nouveau Monde. Un très bel hommage.
Pour celles et ceux qui s’imaginent difficilement lire les cinq volumes de cette histoire passionnante, ce qui serait bien dommage, je peux toujours leur signaler l’existence d’un film suédois réalisé en 1971 par Jan Troell : “Les Émigrants” (Utvandrarna), avec Max von Sydow et Liv Ullmann dans les rôles principaux (secondés avec talent par Allan Edwall et Monica Zetterlund, entre autres). Basé sur les deux premiers tomes du roman, ce film verra une suite en 1972 : “le Nouveau Monde” (Nybyggarna), avec les mêmes acteurs. Et quels acteurs !
Récapitulatif de l’oeuvre si vous désirez la trouver en Livre de poche :
1° Au Pays
2° La Traversée
3° La Terre bénie
4° Les Pionniers du Minnesota
5° Au terme du voyage
Pour finir, je vous propose une chanson tirée de la comédie musicale “Kristina Från Duvemåla”, écrite par Benny Andersson et Björn Ulvaeus (ex-membres du groupe ABBA). Un spectacle librement inspiré de cette oeuvre de Moberg. Elle est interprétée ici par Helen Sjöholm.


3 octobre 2011 à 10:09
Oh que c’est joli cet extrait! Je ne connais pas les trois oeuvres sur les émigrants mais j’aime beaucoup ta manière de parler de celle de Moberg. Au passage je note car je suis bien sûr que ce type de saga est riche en enseignement.
4 octobre 2011 à 19:05
Många av våra förfäder som emigrerade till Amerika kom aldrig hem igen med den stora rikedomen de drömt om. Jag har stor respekt för dem.
10 octobre 2011 à 08:16
Cette question de l’émigrant me semble essentielle dans cette année électorale, Tout citoyen doit s’interroger sur cette question qui va surement être traitée avec la plus grande démagogie durant la prochaine campagne.
Alors la lecture de ces livres est une nécessité absolue si on veut comprendre pourquoi des gens partent vers des terres inconnues, je connais juste le livre de W.G Sebald et ses photos, un ouvrage extraordinaire.
Ce qui est certain c’est que l’on part d’abord parce qu’il n’est plus possible de vivre dans son pays, le départ est une question de survie. Nous pouvons multiplier les lois sécuritaires, rien n’empêchera ce mouvement si ce n’est le développement économique des pays pauvres… Les camps de rétention de mon pays sont ma honte je ne comprends pas que l’on puisse enfermer des êtres humains dans des camps dans des conditions scandaleuses juste au prétexte qu’ils sont là!
Alors j’essaierai de prendre le temps de me plonger dans cette saga qui me rappelle que le meilleur film de Elia Kazan est “América América”. Il est temps de parler de cette question avec humanisme, la littérature doit nous y aider.
De mémoire il me semble que nous retrouvons un descendant de ces suédois dans le livre de Philip Roth “pastorale américaine”.
Merci pour cette découverte. J’espère ne pas avoir été “trop politique”
4 décembre 2011 à 13:45
[...] Lire l’article passionnant de Liten Blomma sur la saga des Émigrants ou encore celui consacré à l’auteur Vilhelm Moberg, de haute [...]