Vilhelm Moberg “vivant”

19 octobre 2011

Je me souviens que l’un de mes professeurs, au lycée, avait toujours ce mot pour nous : un classique de la littérature n’est pas un ouvrage qu’on lit, mais un ouvrage qu’on relit. Au recommencement sera toujours le verbe, d’où la nécessité de revoir ses classiques et d’interroger le mouvement intérieur qui nous porte à en saisir toute sa fécondité.

Nul ne peut s’abstraire trop longtemps de sa propre époque, des intérêts généralement partagés par ses propres contemporains, sans se demander pourquoi l’on ressent ce besoin si intense, parfois, de “s’en détacher” et d’engager, pour soi-même, cet indicible voyage dans des régions d’art et d’histoire que beaucoup, de nos jours, jugent trop funéraires. Ce que nous enseignent ces oeuvres, de surcroît, c’est combien il nous est impossible de concevoir l’instant présent (celui-là même que l’on vit, ici et maintenant) autrement que comme un moment de crise, un moment sensible, où un choix est à faire, où une urgence se fait pressentir – une urgence qui, au risque parfois de nous faire commettre une erreur, confère toute son intensité et sa signification à cet instant présent difficile que nous sommes en train de vivre.

Tout instant s’avère un moment propice. Ratez l’occasion de le saisir à temps (c’est ce que nous enseignent les Anciens à travers le mot de Kairos), et il vous manquera quelque chose d’essentiel pour entrouvrir l’avenir, si bien que, sans le savoir, sans le vouloir seulement, vous vous sentirez déjà engagés sur le chemin d’une erreur dont il vous sera difficile de revenir. Chaque moment propice, grâce à la considération du passé, et des oeuvres qui s’y réfèrent, devrait être pour nous le lieu d’un choix éclairé, d’une décision qui nous enseigne, nous dirige, nous oriente dans une direction féconde et prometteuse d’avenir…

Celles et ceux qui, à un moment donné de leur existence, ont décidé de tout quitter pour conférer un autre sens à la vie, comprendront peut-être la raison de ces propos liminaires et, plus encore, pourquoi le précédent article de ce blog avait été consacré à cette monumentale oeuvre de Moberg, “Les Émigrants”, relatant l’histoire de ce quart de la population suédoise, soit environ 1,3 millions de personnes, qui, au XIX° siècle, émigra aux USA, et dont le texte-ci, sans prétendre en être la suite, voudrait prolonger…

M’étaler sur les différentes étapes qui ont scandé la vie et les engagements de Vilhelm Moberg serait beaucoup trop long, alors même ce dernier mériterait que je m’y applique afin que son parcours soit mieux connu et plus apprécié. Il est regrettable qu’en dépit d’une oeuvre immense beaucoup de ses livres ne soient toujours pas traduits en français. Vilhelm Moberg (1898-1973) est une des figures les plus éminentes de ce qu’il est convenu d’appeler le “roman prolétarien suédois”, brillamment illustré par Eyvind Johnson (1900-1976), Ivar Lo-Johansson (1901-1990) et Harry Martinson (1904-1978), auxquels il faut associer les noms de Moa Martinson (1890-1964), Jan Fridegård (1897-1968), Rudolf Värnlund (1900-1945), Folke Fridell (1904-1985) et Josef Kjellgren (1907-1948). Cet être si polyvalent, écrivain, dramaturge, historien, journaliste et commentateur social, est né à Algutsboda, dans le Småland, une petite province située au sud de la Suède. Issu de la classe ouvrière, son éducation fut essentiellement autodidacte. Très tôt, il est attiré par la littérature et découvre les oeuvres d’August Strindberg comme celles d’Alexandre Dumas, de Sir Conan Doyle et de Leon Tolstoï. Reconnaissable entre mille grâce à sa stature imposante et sa voix caverneuse, Moberg occupera différents emplois comme fermier, forestier ou ouvrier dans une usine de verre soufflé, puis entamera une carrière de journaliste avant de devenir, en 1921, le plus jeune rédacteur en chef du pays.

“I egen sak. Obekväma inlägg i det offentliga samtalet” (“Dans leur propre intérêt. Thèmes dérangeants dans le discours public”). C’est ce qu’on lit dans la première photo qui ouvre mon texte. Ce titre de livre fait entendre des accents pour le moins militants. Moberg, en effet, outre d’oeuvrer à ses activités de recherche et d’écriture, était un intellectuel particulièrement critique et très engagé dans la sphère publique : l’animosité qu’il suscita chez ses ennemis et autres détracteurs n’entacha en rien sa singulière aura, sans cesse grandissante, si bien que son nom résonne encore aujourd’hui comme celui d’un homme toujours très apprécié du public suédois.

Et pour cause ! Sa prise de conscience s’amorça avec la Seconde Guerre Mondiale : Moberg fut une des rares figures publiques à avoir ouvertement et énergiquement répudié le nazisme dans son pays. Ses livres, notamment ”Rid i natt”, directement dirigé contre ce péril, avaient été l’objet d’autodafés en place publique par la vindicte nazie, et lui-même fut déclaré “ennemi du Reich” : “Ça me suffira comme distinction pour toute ma vie”, avait-il déclaré.

Au sortir de la guerre, c’est Staline (et le communisme en tant que “frère spirituel” du nazisme) qui incarnera à ses yeux la menace totalitaire par excellence. Moberg réclamait instamment, par le biais de publications et d’allocutions publiques, à ce que le gouvernement suédois ne concède rien aux dictatures des pays de l’est, fustigeant ainsi la neutralité de la Suède et militant même pour son entrée dans l’OTAN.

Le concept de liberté était un thème récurrent dans son travail – et dans sa propre vie. Cela lui permettait de mettre en lumière les aspirations des populations pauvres et leur capacité de résistance face aux puissants. Moberg interrogeait ainsi l’histoire pour mieux faire comprendre le présent. Par exemple, il voyait de nombreux parallèles entre les XV° et XVI° siècles et la situation suédoise durant la guerre. Aux XV° et XVI° siècles, les soulèvements paysans n’avaient pas pour dessein d’embrocher leurs intendants avec une fourche : contrairement à une image d’Épinal bien répandue, ces derniers étaient dotés d’une capacité politique telle qu’ils réclamaient la tenue de grandes réunions et de négociations avec les seigneurs en vue de faire entendre la défense de leurs droits au regard de l’injustice fiscale et des conditions de vie difficiles qu’ils enduraient.

Ce combat pour la liberté d’expression, en parole comme en écriture, en faveur des petites gens (sans pouvoir d’influence ou d’argent), Moberg le faisait résonner dans ce seul crédo : “Publier ou être damné !”. Il était convaincu que ces derniers étaient mieux habilités que d’autres à entendre certaines vérités, et que son travail de journaliste avait pour but, précisément, de les aider à les supporter.

Jusqu’à la fin de sa vie, il n’aura jamais cessé de militer en faveur des libertés individuelles et d’une meilleure exigence de justice, de transparence et de vérité. Et cela en démasquant et dénonçant, à coups d’enquêtes et d’investigations, non seulement ce qu’il nommait la “corruption d’amitié” (et Dieu sait si notre propre société aujourd’hui est coutumière en matière de copinage), mais également la censure, le rigorisme moral, ainsi que les travers cachés de certaines places fortes institutionnelles du royaume, telles la bureaucratie et l’Église luthérienne – ligne de mire dans laquelle se situait principalement la Monarchie (dont Moberg réclamait ni plus ni moins que l’abolition).

A l’aube de ses 75 ans, le corps de Moberg fut retrouvé sans vie, flottant, dans un lac, à proximité de sa maison de Roslagen. La police découvrira à son domicile, posée en évidence sur la table de la cuisine, une lettre signée de sa main qui attestera sans conteste qu’il s’agissait bien d’un suicide (Moberg traversait, il est vrai, une grave dépression), et nullement d’un assassinat politique comme la Suède en compte tant : certains se souviendront peut-être du meurtre du Premier ministre Olof Palme, en 1986, qui avait tant ébranlé le royaume.

Que l’on soit (ou ait été une seule fois) d’accord ou pas avec ses prises de position, il reste que Moberg est toujours considéré comme un grand homme en Suède. Aussi pourrait-il devenir une figure d’inspiration pour toutes celles et ceux qui, depuis maintes années, en France comme ailleurs, expriment leur ras-le-bol devant la flopée de révélations, de scandales et d’affaires d’État qui concourent plus que jamais au discrédit grandissant du “personnel politique” et à la risée de la France dans toute l’Europe (Woerth-Bettencourt, Clearstream, argent sale et corruption de la Françafrique, rétrocommissions du Karachi Gate, Guérini, DSK, Tron, etc.).

Les gouvernements, les médias et le public auraient beaucoup à gagner à méditer les paroles de celui qui fut probablement le plus grand démocrate de Suède. Le plus perspicace. Le plus humble surtout. Et s’y appliquer, c’est avant tout le lire : et le lire, c’est s’engager à garder sa mémoire vivante, comme le signe d’une éternelle reconnaissance.

“Je ressusciterai les morts. Je vaincrai la désolation et la dévastation, je rappellerai le passé et le disparu. Ce jardin et ses créatures seront rappelés à la vie. Ce petit monde sera trouvé. Je le recréerai.”
(Vilhelm Moberg)

“J’ai adoré le journalisme. Elle est la seule profession dite bourgeoise à laquelle je pouvais me résigner. Et je lai finalement laissé pour quelque chose que j’aimais encore plus.”
(Vilhelm Moberg)

1941. Création de l’Union Suédoise des Dramaturges. De gauche à droite: Karl Ragnar Gierow, Hjalmar Gullberg, Eric Wennerholm et Vilhelm Moberg

Une Réponse à “Vilhelm Moberg “vivant””


  1. [...] passionnant de Liten Blomma sur la saga des Émigrants ou encore celui consacré à l’auteur Vilhelm Moberg, de haute [...]


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