Entre l’innocence et l’arsenic
2 novembre 2011
Disons donc, Sara, que chacun de nous régira ce qui lui appartient. Je ne te laisserai pas mettre la main sur ce qui est à moi, de même que tu ne me donneras pas pouvoir sur ce qui est à toi.
Carl Jonas Love Almqvist
— Det Går An, 1839
J’aime la réinterprétation qu’a faite Annika Norlin de cette vieille chanson un peu oubliée. Une version chaleureuse, expressive, teintée d’une tristesse et d’une vulnérabilité, qui la rend d’autant plus vivante et plus apte à résister à l’épreuve du temps. Une dimension plus moderne, sur le plan musical, qui lui confère de fait une fraîcheur à laquelle ne pourront qu’être sensibles les jeunes et nouvelles générations. Son titre est “Jag vill inte suddas ut” et signifie “Je ne veux pas être anéantie”. Il s’agit d’une chanson sur la perte de soi dans l’amour, mais aussi la perte de sa propre indépendance, et de ses contours.
Ce morceau m’a fait songer à la lecture de “Ottar och Kärleken” (Ottar et l’Amour), la biographie que Mme Gunilla Thorgren avait consacrée à cette grande figure qu’était Elise Ottesen-Jensen (1886-1973). Bien sûr, loin d’être seulement une biographie, il nous est proposé une histoire sur la (gauche) politique, la lutte féministe en faveur des droits et l’éducation sexuelle telle qu’elles avaient cours au tout début du XX°. C’est la souvenance que j’avais gardée d’une citation précise de la mère d’Ottar qui me fait songer à cette chanson : « Je ne serai pas effacée, même si la main qui tient l’éponge est pleine d’amour »).
Pour celles et ceux que cela intéresse – et même pour ceux que ça n’intéresse guère – vous trouverez ce vieux morceau dans un coffret intitulé “Sånger Om Kvinnor” (“Chansons Sur les Femmes”), un album enregistré en Novembre 1971. Ce disque contient plusieurs des chansons ayant eu trait au mouvement de revendication des femmes suédoises du début du XX° siècle. Remarquez, la musique, quant à elle, a été écrite exclusivement par des hommes (Gunnar Edander, dans la plupart des cas), des musiciens issus de groupes tels que “Blå tåget” et “Gläns över sjö och strand”. L’album, soit dit en passant, a remporté un beau Grammy l’année suivante.
Cette chanson, comme toutes les autres de l’album, a renoué une première fois avec la reconnaissance, l’esprit du temps et la conscience commune à l’occasion d’une pièce de théâtre qui avait été mise en scène par Margareta Garpe et Suzanne Osten, sur une musique composée, bien sûr, par Gunnar Edander : “Jösses Flickor” (“Les Filles de Jösse”), un spectacle où il y était justement question de l’histoire du mouvement féministe pour les droits à l’égalité. Sa première représentation eut lieu sur les planches du Théâtre de la Ville de Stockholm en 1974 – tandis que Viveca Bandler en était la brillante directrice. Cette pièce remporta un succès considérable auprès du public et de la critique, et quelques-unes des chansons que l’on pouvait y entendre sont devenues, par après, d’authentiques classiques, comme par exemple “Befrielsen är nära” (“Le soulagement est proche”). 32 ans plus tard, on en fit même une suite, intitulée “Jösses Flickor – Återkomsten” (“Les Filles de Jösse – Le Retour”), dont la première a eu lieu au même endroit, avec, dans la distribution, la comédienne Yvonne Lombard (qui, contrairement à ce qu’indique la consonance de son patronyme, est bien suédoise).
De tels projets (théâtre, musique) avaient – et gardent encore – , vous l’imaginez, une valeur incontestablement pédagogique : il s’agit désormais de poursuivre un combat, entamé par un mouvement social radical qui s’était exprimé au début du XX° siècle (contre l’oppression patriarcale faite aux femmes, contre les fondements idéologiques de leur oppression économique, sociale et culturelle), et de reformuler, de procéder à un aggiornamento de ces mêmes questions pour lesquelles tant de personnes s’étaient battues. Une tâche d’autant plus ardue – et salutaire – que l’on assiste, aujourd’hui même, et depuis quelques années maintenant, à une espèce de retour sournois, diffus et ventripotent à l’ordre moral dont le ressac antiféministe, comme fer de lance, ne sait faire qu’une chose : montrer sa face hideuse.
Tout cela me ramène au souvenir d’une lecture que j’avais faite de Carl Jonas Love Almqvist (1793-1866), il y a des lustres… “Det Går An”. Ce titre est traduit en français sous le titre de “Sara”. Lors d’un voyage à bord d’un bateau à vapeur sur le lac Mälaren – entre Stockholm et Arboga – Sara et Albert, deux jeunes gens un peu à part, se rencontrent. De là naît une idylle passionnée. Une histoire somme toute banale si Sara n’avait pas pour caractéristique d’être une fille très indépendante. Depuis la mort de son père, elle fait valoir des idées très controversées – pour l’époque – sur l’idée de la liberté et la conception du mariage. La nature et le tempérament d’Albert à ce sujet diffèrent ostensiblement des siens, mais ce dernier en apprend beaucoup à son contact et finit par se laisser convaincre par ses idées d’une manière qui semblait tout à fait inimaginable à l’époque où le roman d’Almqvist fut rendu public – 1839. Le couple accepte de vivre une sorte d’union égalitaire, sans formalité, ni convention d’usage, en faisant fi de toute espèce d’idée de propriété commune et partagée.
Ce roman de Love Almqvist, ai-je encore besoin de le préciser, était une attaque féroce contre le mariage – institution qui, à l’époque, empêchait les femmes de devenir financièrement indépendantes. Le progressisme moral et social d’Almqvist avait suscité un vif débat à la publication de ce roman, voire un véritable scandale, si bien que, par la suite, toute une littérature est née dans le but d’attaquer exclusivement le féminisme d’Almqvist et de le réduire à néant. Outre d’être un passionnant roman sur l’amour éternel et un très beau récit de voyage, “Sara” s’avérait un authentique plaidoyer pour une meilleure réforme des moeurs de la société suédoise de l’époque : très en avance sur son temps, il a fini par imposer Carl Jonas Love Almqvist comme l’une des plus brillantes figures qu’ait connues la Suède littéraire.
Portrait de la féministe et activiste Elise Ottesen-Jensen, lors de la conférence nationale des Jeunes socialistes, Stockholm, 1929.
Depuis cette lecture, et tant d’autres, d’Almqvist (je vous invite vivement à lire les ouvrages de cet auteur injustement méconnu), l’idée de mariage à mes yeux ne se résume plus qu’à une planification normative, acide et sans saveur… Les préparatifs, la cérémonie, les codes vestimentaires, l’angoisse à l’idée d’avoir à agencer consciencieusement les fleurs et les couleurs, la mimique savamment étudiée à l’occasion de l’échange des alliances, etc.
Que cela ne signifie pas pour autant que je ne veuille pas me marier un jour. Mais sous une autre forme… D’autant que ce n’est pas tant la question du mariage que ce qu’il adviendra par la suite qui suscite davantage mes doutes et inquiétudes à ce sujet.
Il m’est devenu difficile de croire au sérieux et au bien-fondé de la famille nucléaire et à la fidélité qui s’y affère, quoique je continue toujours d’aimer et d’apprécier les belles cérémonies, marquées du sceau des traditions et des coutumes – je ne vous cacherai pas non plus que j’ai toujours aimé le clip et la chanson “November Rain” de Guns N’ Roses, et que, en outre, j’ai pris beaucoup plaisir à suivre, il y a quelques mois, les retransmissions télévisées consacrées aux mariages princiers de William et Kate Middleton et d’Albert II de Monaco et Charlene Wittstock – ni que je me trouvais, en Juin de l’an dernier, à deux pas du Palais Royal, au centre de Stockholm, au milieu d’une foule immense, à suivre sur un écran géant la cérémonie de mariage qui unissait la princesse Victoria de Suède à Daniel Westling, et de savourer le paroxysme de cet évènement lors du passage du carrosse princier.
Que le mariage soit devenu une institution moins stricte et plus libérale qu’autrefois, voilà un fait qui ne m’empêche pas néanmoins d’imaginer ce qui pourrait advenir de moi si j’avais à m’unir légalement, socialement, religieusement à une personne qui m’aura reconnue tel quel et que j’aurai moi-même reconnue de la sorte, comme étant douée de probité et de fidélité à toute épreuve. Pour l’heure, je peine à envisager une telle projection. Pourquoi s’effacerait-on par souci ou pour le bénéfice de l’amour ? Une bague au doigt mais pour symboliser quoi ?
Nous parlons d’enfants, du couple, des sentiments, et de la propriété de chacun de nos biens, mais que nous reste-t-il de la capacité d’être encore soi-même, libre, indépendant, lorsque l’on a pour devoir de partager sa vie avec quelqu’un sous le couvert du “vivre ensemble” ?
Bref, après de nombreuses heures à disserter sur les différentes définitions d’une possible fidélité qui rapprocherait ou creuserait la distance entre deux êtres que le destin aura fait se rencontrer, je soupire, et je me dis que parfois il vaut mieux savoir fabriquer et décorer un gâteau de mariage que d’aller se marier soi-même et de risquer ainsi de se voir flouer pour le bénéfice de cet amour-là. Et comme je sais que c’est précisément la raison pour laquelle je ne me marierai peut-être jamais, alors je préfère m’en tenir là…


