Floriographié, Pål Moddi Knutsen

6 novembre 2011

Don’t dream
if you can’t
make it real.
They’re only
fictions anyway.
~
Pål
Moddi
Knutsen

On dit le personnage très attachant, profondément humble, avec ses cheveux hirsutes, bouclés, ébouriffés, éparpillés dans tous les sens et son traditionnel chandail scandinave (le fameux “lusekofte”) qui semblent faire office d’attributs, de marques de fabrique ou de signes de reconnaissance. Une panoplie d’instruments l’accompagne à chacun de ses déplacements : un accordéon, une guitare, une sélection de cloches et une mandoline, soit pour se produire en solo, soit au sein d’un groupe d’instruments à cordes – fascinant ainsi son auditoire dans une transe silencieuse, comme si le public, venu à lui, avait été attiré par l’atmosphère presque magique de sa musique et la forte présence scénique de sa personnalité.

Le garçon dont il est question ici s’appelle Moddi, un artiste norvégien, très polyvalent, jouant aussi bien de l’accordéon, de la mandoline que de la guitare. Désormais il réside à Oslo mais ne cesse de puiser la sève de son inspiration dans le caractère traditionnel de Senja, d’où il est lui-même originaire… Une île située à l’extrême nord de la Norvège, à quelques 500 kilomètres au-delà du cercle polaire arctique, dans le comté de Troms. Une île très peu connue, battue par les vents, qui célèbre le soleil de minuit en été, et endure de longues journées d’obscurité totale en hiver (seulement éclairées par quelques aurores boréales). Le nom de “Moddi” lui-même lui est hérité d’un de ses ancêtres, Esau Moddi, dont le propre père, un certain Robert Moody, avait quitté l’Ecosse autour de 1600 pour s’installer à Senja. C’est dans cet environnement extraordinaire que Moddi commença, très tôt, dès l’âge de 5 ans, à produire une musique que lui-même décrira plus tard comme une sorte de mélange de Damien Rice et de Björk, oscillant entre la pratique d’un accordéon (emprunté à sa mère), une mandoline russe et une guitare de couleur bleu océan avec deux frettes cassées. Depuis lors, la boule ne cesse de rouler et de faire son chemin…

À l’instar de beaucoup de ses homologues scandinaves, ce jeune auteur-compositeur-interprète (né en 1987) ne manque pas d’ambition ni de compétences nécessaires pour faire entendre les qualités mystérieuses, la fragilité, la désolation, la puissance brute et la force émotionnelle de sa culture en lui adjoignant des accents intimement pops. Ce tour de force s’explique, peut-être, par l’apport du producteur islandais Valgeir Sigurdsson (connu et reconnu pour avoir travaillé avec Björk, Ane Brun, CocoRosie, Bonnie ”Prince” Billy alias Will Oldham, Kate Nash et Mùm, entre autres). Ce dernier a su allier ce subtil travail de Moodi à un esprit plus composite, éclectique. Car c’est effectivement à Reykjavík, à l’invitation de ce monsieur, que le jeune norvégien s’est rendu avec son groupe en vue de l’enregistrement de ce qui allait devenir son premier album studio : “Floriography“.

Un disque superbement imprégné de cette culture insulaire, dont le charme n’est jamais étouffant, ni propice à l’éreintement. Son atmosphère reste tranquille, d’une quiétude rare, modeste, imperceptible. En soi, l’objet est soigneusement présenté : un dépliant plein de lyrisme que l’on manipule telle une carte au trésor. Les photos qu’il contient laissent découvrir, en couverture, la beauté atmosphérique d’une côte norvégienne, et d’un rivage avec des bernacles au premier plan : elles reflètent merveilleusement la teneur exacte des neuf titres cachés à l’intérieur, à savoir des chansons folks acoustiques, sombres et résolument calmes, des ballades au tempo douloureusement lent, toujours mises en vedette par la guitare, l’accordéon et le violon.

Dès les premières secondes de l’album, quelque chose d’envoûtant et de précaire se fait ressentir. Sa musique est si fragile et tellement discrète que chacune de ses chansons éclot toujours un peu plus lentement, à l’image de ces longues journées d’hiver qui passent et attendent leur dénouement avec l’arrivée des premières brises printanières.

L’ouverture qui se produit avec “Rubbles“, puissamment centrée autour de l’accordéon, est riche en mélancolie : une composition mélodramatique aussi passionnée que majestueuse qui laisse entendre le doux bourdonnement de la mer, prémices à une véritable tempête (une tempête de calme, devrais-je plutôt dire). Les instruments vont de pair avec l’intensité croissante de sa robuste voix pour déployer cette force de la nature en un véritable mur d’accélération sonore.

Pareille évidence reste perceptible dans “Ardennes“, une belle mélodie introspective délicatement ornée d’une touche de jazz. Ensuite arrive le sublime “A Sense of Grey”, sans doute la composition la plus émouvante de Moddi, dans lequel des notes sombres à la guitare et des cordes élégiaques dominent une ambiance merveilleusement mélancolique.

C’est ce même climat de tranquillité – si caractéristique de l’album – qui est maintenu dans le titre suivant, “Smoke” : une ballade intimiste où une guitare acoustique s’implique dans une conversation exaltante avec un violoncelle, comme pour mieux soutenir la rudesse vocale de Moddi (avec un style de jeu à la guitare et un pincement de cordes qui rappellent beaucoup certains titres de Vashti Bunyan). Un très beau titre clairsemé d’une rafale de percussions ondulantes qui, par son crescendo, s’évertue à retracer en images les paysages de sa terre natale. L’arrangement, ici, est superbe et montre vraiment tout ce dont est capable Moddi.

De “Poetry“, qui s’apparente à certaines compositions de Beirut, l’on retient ses airs de bicoque dépouillée qui aurait été envahie par les eaux de mer : un superbe morceau bâti, là aussi, sur l’exacerbation mélancolique de l’accordéon et le crescendo d’un piano luxuriant (la voix de Moddi me rappelant, par moments, celle, tout aussi délicate, de Sufjan Stevens).

La finale “Krokstav-Emne” est, quant à elle, une pièce remarquable, sans doute l’une de mes préférées, celle qui laisse le plus entrevoir l’énergie nerveuse et abondante de ce jeune homme qui aime à confondre son public en jouant de ses excentricités et de ses incertitudes. Une nature timide de suite éradiquée, vous vous en doutez, dès lors que retentit la puissance de sa première note d’accordéon.

Difficile de juger un tel album. Il se pourrait que le mélange de folk et de pop rêveuse apparaisse un peu étrange à l’oreille de certains connaisseurs (un affrontement stylistique qui ne correspond pas forcément à mes propres goûts), mais il reste que j’apprécie infiniment l’ambiance générale de ce disque, ses sons très éthérés, ses mélodies apaisantes. Moddi ne cherche en aucune façon à draper ses morceaux sous des atours d’antan comme pour en souligner l’authenticité. Il a véritablement été bercé par les traditions norvégiennes. Certaines de ses compositions semblent avoir été façonnées durant des siècles antérieurs – pour être ensuite révélées à un monde moderne, le nôtre, celui dont la saleté, la confusion, l’assombrissement des valeurs anciennes (et aux siennes propres), n’a plus de secret. L’usage strict de l’instrumentation, chez lui, confirme sa puissance intime : la respiration presque sifflante de l’accordéon, les percussions s’exaltant sur une caisse de vieux bois, une ligne simple de piano flottante dans une atmosphère déjà chargée de tristesse… Un tel terreau ne pouvait que permettre à l’ancien et au contemporain d’interagir ensemble, dans une même intimité, sans motifs dissonants ou contradictoires.

La composition de ces neuf chansons qui ornent la simplicité de ce thème (Floriography) déploie un flottement persistant d’une grande charge émotionnelle, tantôt mélancolique au violon, tantôt rêveuse au piano : le rôle de l’accordéon se chargeant, quant à lui, de nous faire garder les pieds sur terre – avec ce sentiment de gravité dont on peine, parfois, à se départir. Mais c’est bel et bien sur ce grondement de tonnerre (les basses de son accordéon) que chacune des notes de Moddi fait resplendir la beauté du Nord et ses forces vives. Sa voix sensuelle, légèrement fumée, chante la nature, le ciel, la terre et les choses de l’amour, sans jamais s’abstenir de ce ferment douloureux qui court en filigrane dans tout le disque.

Certes, “Floriography” n’est pas un album épris d’optimisme (l’accentuation émotionnelle confinant le plus souvent vers la mélancolie), mais son contenu n’est pas déprimant non plus. Moddi maîtrise l’art de transmettre le désespoir à qui en sait faire bon accueil et bon usage, mais aussi de rendre crédibles les raisons de ne pas y croire et encore moins de s’y engouffrer (ce que Bataille, dans “L’Expérience intérieure”, avait développé sous le terme de “négativité sans emploi”). La pâleur extrême du jeune Moddi reflète un son intemporel, parfaitement adéquat aux environnements qui l’ont vu naître. Et malgré les températures glaciales que nous inspire une telle musique, on trouvera matière à se réchauffer à la lueur de ses mélodies. Son album parvient toujours à dégeler le coeur tout en transportant l’esprit hors de la désolation.
Que de subtilité et de finesse dans ce disque !

Il reste que c’est son chant envoûtant qui demeure la clef de voûte essentielle pour saisir la majesté de son écriture et de ses chansons. En particulier, l’interaction entre sa voix chevrotante et l’emploi de cette respiration sifflante que produit son jeu d’accordéon. Chacune d’elles, à cet égard, agit comme un soufflet dans l’esprit, si bien que l’on se laisse aisément envahir par la poésie intrinsèque de ses incantations. Sa voix, tantôt rauque, tantôt chancelante, fait relier cette musique à l’univers d’une nuit profonde et tardive (l’auteur confie lui-même qu’il aime composer ses textes durant la nuit). Un phrasé étonnant (clairement audible, par moments, avec ce léger accent anglais, quelque peu dirty) se laisse parfois percevoir dans certains titres, nous entrainant ainsi dans des registres autres que ceux auxquels Moddi nous avait habitués jusqu’ici. C’est dire combien cet album tout entier est un voyage, combien cette musique elle-même est en transit, en perpétuel mouvement : il n’y a qu’à entendre comment l’auteur fait emprunter à sa gamme vocale des chemins de traverse, des étapes sans vergogne, pour finir en suprême témoignage émouvant. Pål Moddi Knutsen est, à cet égard, un des rares artistes qui aient su donner à une musique sa vie propre. Ses musiciens y sont pour beaucoup, avec une mention toute particulière à la violoncelliste Katrine Schiøtt.

Sur l’île de Træna, en Norvège, se trouve une grotte du nom de Kirkehelleren – une impressionnante excavation qui fut habitée, il y a environ 9000 ans. Aujourd’hui, l’on y donne quelques magnifiques concerts, comme ici, avec Moddi.

En Norvège, ce dernier a remporté le “a-ha-stipendet” : un prix prestigieux sanctionné d’une allocation destinée à soutenir les jeunes du pays qui souhaitent promouvoir leur musique sur la scène internationale. Cela prouve que les espoirs que les membres du jury avaient projetés en ses capacités était bel et bien fondés. En outre, cet octroi a permis à Moddi de participer à une tournée européenne avec le duo australien Angus et Julia Stone. Aussi n’est-il pas étonnant que ce premier album studio (la plupart des chansons ayant été écrites quand il n’avait que 17 ans) lui ait valu de nombreuses critiques élogieuses dans son pays, à telle enseigne que Moddi fut favorablement comparé à Björk. Mais il reste que c’est un talent tout à fait unique, qui n’a nul besoin de comparaison pour exister ou perdurer dans le temps.

Cet album, n’en doutez pas, est un superbe reflet des cultures scandinaves. Quiconque entretient un lien coutumier, plus que charnel, avec les sonorités issues des pays du nord ressentira sans conteste ce sentiment d’intimité qu’on leur connait : les intéressés, peut-être, s’en frotteront les mains et fermeront les yeux, sans doute, pour laisser leur esprit se remplir d’images, et de geysers jaillissants, et de volcans assoupis, et de glaciers, et d’oiseaux migrateurs…

Si vous n’êtes pas trop occupés en ce moment, prenez quelques minutes pour écouter sa musique : ses compositions et ses paroles sont d’une beauté envoûtante. Ses mélodies vous captiveront instantanément…

Qu’il chante en anglais ou en norvégien, cela n’a au fond que peu d’importance dans la mesure où c’est le contenu qui prime et demeure l’essentiel. Moddi puise dans un fond qui restera toujours lié à sa tradition folklorique d’origine, celle de Medby, ce petit village situé sur la côte extérieure de l’île de Senja, et peuplé d’une centaine d’âmes à peine. C’est d’ailleurs de cette communauté insulaire que l’on compte un certain Helge Stangnes, poète-pêcheur à qui l’on doit de nombreux poèmes tout aussi magnifiques que « Krokstav-Emne », extrait du recueil – non traduit – « Landet og Lyset ». C’est ce dernier texte qui a précisément été mis en musique par Moddi et qui clôt “Floriography”.

Ce poème de Stangnes raconte comment les difficultés de la vie peuvent, malgré tout, faire d’une personne (même si cette dernière n’est pas née avec les mêmes possibilités ni les avantages dont bénéficieraient les autres) quelqu’un de meilleur et de plus robuste encore. A l’image de certaines graines et semis axquels le destin n’a pas accordés cette chance de pouvoir s’éclore dans une terre fertile, sous un climat ensoleillé et protégé, mais dont l’enracinement et l’éclosion du fruit restent pourtant unique et fondamentale à la qualité de l’environnement qui en tirera le plus grand bénéfice. Bonne écoute !

2 Réponses à “Floriographié, Pål Moddi Knutsen”

  1. Anna S. dit :

    Helt jävla underbar!!!! Vill bara säga aaahhhh……….
    Intressant artikel, lite lång men med nyttig information.

    Riktigt bra:)

  2. Liten blomma dit :

    Tack för din kommentar Anna, det ger ett stort erkännande och det uppmuntrar mig att fortsätta.


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.