Tirill, Nine and Fifty Swans
3 décembre 2011
“La musique est une fabrique de nostalgie” (Roland Barthes)
Qui connaît un peu Tirill n’ignore plus (pour en avoir déjà fait l’expérience) cette sensation de mystère, de nostalgie et de calme qui suinte de ses morceaux, ni sa capacité à produire des effets de profondeur enclins à embellir ses auditeurs d’une ambiance qui les rend irrésistiblement plus proches d’elle. Des sonorités pleines d’émotion et d’inventivité où des jets de mélodies, colorées autant que lumineuses, contrastent avec des tonalités plus sombres, tout en maintenant en éveil ce sens emprunté au monde de la féérie et du merveilleux. Le chant de Tirill est d’une rare expressivité, nimbée d’une mélancolie issue des nuits les plus froides de Norvège. Qui connait Tirill n’oublie jamais cela…
Pour celles et ceux qui ne la connaîtraient pas encore, je rappellerai que Tirill est une auteur-compositrice-interprète, multi-instrumentiste norvégienne, indéniablement talentueuse. Elle s’était illustrée au sein de White Willow, groupe norvégien que les plus férus de rock progressif connaissent bien : elle y jouait du violon tout en contribuant à l’écriture de certains titres de “Ignis Fatuus” (1995), premier album du groupe – le seul auquel participa Tirill puisqu’elle prit congé de White Willow pour se consacrer entièrement à une carrière solo. C’est que Tirill a toujours été une exploratrice musicale, à commencer par écumer ses propres sentiers (elle parle couramment le grec moderne, qu’elle enseigne).
Il résultera de cette quête d’une voie (voix) personnelle la sortie en 2003 de “A Dance with the Shadows”, un disque auquel j’ai déjà dédié un texte et que vous pouvez toujours découvrir ou relire ici. Ledit album, jusqu’ici introuvable parce qu’épuisé, vient d’être réédité sous le titre : “Tales from Tranquil August Gardens”, avec en prime une nouvelle pochette, 3 bonus, et comme Tirill, fine mélomane, ne fait jamais les choses à moitié, cette réédition est également disponible en vinyle. Tirill – qui n’avait plus rien publié jusqu’à ce jour, sinon quelques démos, des contributions, etc. – refait son apparition avec un nouvel album, “Nine and Fifty Swans”. Davantage qu’un disque, une toile sonore d’une exquise délicatesse et d’une fragilité bouleversantes, fait de chuchotements et de beaucoup épanouissement : un tissage de neuf échappées instrumentales, aussi soyeuses qu’originales qui, par ses images, nous fait atteindre des sommets d’émotion. Honnêtement, je ne m’attendais vraiment pas à écouter une telle merveille…
Tirill, c’est avant tout une sensibilité rêveuse, principalement exercée par sa propre aura et dont je n’ai pas manqué de souligner la beauté et la pureté du chant, cette voix qui s’accoutume du genre bucolique si caractéristique de la tradition folklorique à laquelle elle est issue.
Le point de départ de “Nine and Fifty Swans” à consisté à mettre en musique un choix de textes de William Butler Yeats (1865-1939), l’un des plus grands poètes du XX° siècle. Yeats, grand dramaturge, vieux barde dublinois, figure légendaire et incontournable de l’Irlande littéraire n’a jamais été considéré, il est vrai, comme le poète le plus musical de son temps – je pense que les rythmes cintrées de son aîné, Gerard Manley Hopkins (1844-1889), se prêteraient plus aisément au chant et à la mélodie. J’ai eu crainte – après avoir eu vent de ce projet, il y a 3 ans – que cela n’apparaisse un peu trop précieux sous la signature de cet esprit libre qui n’a rien d’une celtique mais tout d’une scandinave. Cette mise en musique de la poésie de William Butler Yeats est en soi une gageure et aurait pu même s’avérer un flop monumental.
Un mois avant cette sortie, les britanniques du groupe The Waterboys avaient déjà rendu public la même ambition dans un album intitulé “An Appointment With Mr Yeats” : il est copieusement critiqué par de piètres et pathétiques chroniqueurs qui n’y connaissent que peau d’chique en musique et en poésie, mais pour ma part je l’aime beaucoup, il est vraiment très réussi, et son leader, Mike Scott, est depuis toujours un grand admirateur de l’oeuvre de William Butler Yeats (il avait déjà mis en musique deux poèmes de Yeats, “The Stolen Child”, dans Fisherman’s Blues, un album datant de 1988, et “Love and Death”, paru en 1993 dans “Dream Harder”). En revanche, c’est peut-être de “No Promises”, signé Carla Bruni, reprenant des textes de poètes fameux, notamment Yeats, dont je ne parlerai pas ici. Je n’ai rien contre elle, sa personne, son statut, disons simplement que cet album, sorti en 2007, est – pour reprendre un mot qu’employaient les anciens Grecs il y a un peu plus de deux millénaires – Παθητικοί, c’est-à-dire désaffecté.
Relevant le défi à son tour, Tirill nous convie sur les traces de ce grand auteur dont elle explore et médite non seulement la mystique mais aussi l’élégance et l’intensité inhérentes à son chant poétique. Dès la première écoute, on est subjugué, comme captivé par la tonalité d’ensemble qui court sur toutes les pistes de l’album : on oscille entre folklore radieux, atmosphère pastorale et romantisme rêveur par le biais d’arrangements inventifs et de sonorités renouvelées, tantôt sombres et pensives, tantôt douces et chaleureuses. De cet hymne à l’amour indéfectible qui la lie à Yeats émerge cette langue immaculée, sans âge, et teintée d’une atmosphère mystérieuse, envoûtante, discrète, similaire à la saison des brumes que nous traversons actuellement. Tout à l’image de Tirill !
Les titres sont chantées en anglais, pour la plupart acoustique, remarquablement arrangées, avec une infinie délicatesse (presque obséquieuse) apportée aux détails qui tiennent en partie aux multiples accointances qu’entretiennent la voix et l’instrumentation sur laquelle les textes viennent s’étayer. N’allez pas comparer ces chansons à des textes récités. Il n’en est rien. En outre, l’ambition de Tirill n’était nullement de traiter Yeats comme une pièce de musée ou une breloque de grenier, mais de se laisser envahir par l’âme profonde de sa poésie – telle qu’elle lui apparaissait dans le vif de la lecture. D’où que ces compositions, méticuleusement réalisées, voient se mêler d’anciennes racines à des fusions plus modernes. Cette correspondance entre le contemporain et l’autrefois fait ainsi résonner notre vive acceptation en ce temps en laissant planer ce sentiment éthéré de la présence d’un ailleurs tout autre, à part, cérébral, profondément émotionnelle et parfois même intemporel.
“Nine and Fifty Swans” n’est pas à entendre comme un projet solo à proprement parler, quoiqu’il le soit en réalité, puisqu’il est signé “Tirill” (cette dernière en est la seule et véritable magister operis), mais ce serait commettre une méprise que d’omettre l’apport de ses musiciens, ses amis devrais-je plutôt dire (la plupart ayant déjà été de l’aventure pour “A Dance with the Shadows”), et sans lesquels il manquerait cette touche nominale et précieuse qui fait toute la force de cet album étonnamment cohérent, et sources à quelques frissons mémorables.
Ces ballades mettent à profit un subtil emploi de la guitare acoustique, du violon, de la flûte, de l’accordéon, des claviers, combinés à toutes sortes de sons naturels, des chuchotements propices à la détente et à la capture de l’esprit qui sommeille dans ces paysages sonores magiques. L’accompagnement instrumental est d’autant plus exquis et de qualité que le violoncelle de Sigrun Eng figure en très bonne place dans la plupart des morceaux. Tirill est encore plus belle quand elle fait de cette réunion d’amis et d’instruments une musique à sensation qui – je vous prie de me croire – n’a rien de commun ni de superficiel. Une musique fantastique, oserais-je dire, aux relents mystiques (Tirill l’est). Par son écriture gracieuse et élégante on pense à elle comme à une sorte de Linda Perhacs ou de Vashti Bunyan d’obédience nordique, tandis que son jeu à la guitare acoustique (enraciné dans la tradition folklorique et les mélodies scandinaves) évoque par moments certaines compositions de Duncan Browne ou de Nick Drake (des noms qui brillent comme des références pour elle et dans la lignée desquels elle s’inscrit).
Moins optimiste ou dansante que méditative et hypnotique, sa musique fait figure d’exemple de mélancolie au sens elle semble comme agir dans l’ombre de l’imagination de celles et ceux qui en font l’écoute : ceux-là pourront être en mesure de créer leur propre histoire à l’évocation de tel ou tel morceau qui entrera en coïncidence avec des souvenirs personnels. Ce sont ces raisons qui me font aimer et défendre cet enregistrement envoûtant et intemporel, et plus que jamais son auteur, car voilà un ouvrage qui ne manque jamais de s’approfondir à chaque écoute renouvelée. Cette belle collection de rêves s’adresse avant tout aux amateurs de chants feutrés et de mélodies fragiles, désireux de bercer leurs sens dans un état de tranquillité ininterrompue.
Ce qu’il me faut préciser en outre, c’est que ces chansons ont toutes été enregistrées dans le style immédiatement reconnaissable de Tirill. Comme dans “A Dance with the Shadows”, les compositions sont ici étoffées par des arrangements complexes et inventifs, des harmonies denses, et surtout la voix enchanteresse de son auteur. Par moments, les échos à ce premier disque sonnent comme une évidence, à ceci près que “Nine and Fifty Swans” semble plus calme encore, et plus introspectif : aucun superflu instrumental, ni de rythmes enfiévrés ne viennent en brimer les qualités. Tout se joue chez Tirill au niveau de la contemplation, à un rythme lent, mi tempo, et c’est en vertu de cette parenté esthétique qu’il devient plus avantageux de se concentrer sur la qualité de la musique plutôt que sur le style lui-même. La haute qualité des musiciens dont elle a su s’entourer, ainsi que l’aptitude constante chez elle à pouvoir créer des mélodies envoûtantes, contribuent beaucoup à garder intact et inaltéré le plaisir qu’on avait (et que l’on a toujours) à écouter son précédent album.
“Nine and Fifty Swans” atteindra son maximum d’effet si l’on sait se rendre suffisamment attentif et sensible à son caractère éthéré et atmosphérique : dans ce contexte musical si riche, vous trouverez de nombreux angles d’écoute pour en saisir et apprécier la valeur et l’authenticité. C’est à cette condition que les poèmes de Yeats revêtiront peut-être tout leur sens et qu’apparaîtront du même coup des images agissant comme autant de reflets à la solitude de cette voyageuse aguerrie qui ne trouve son inspiration que dans le folklore, les mélodies enivrantes et les calmes impressions ruisselantes de secrets. Il n’est pas encore trop tard pour découvrir en cette nymphe vêtue d’ombres et de mystère celle qui pourrait devenir l’une de vos artistes préférées, et peut-être même une de celles dont vous pourriez tomber amoureux.
L’on pourra toujours préférer des choses un peu plus terre-à-terre, mais il reste que cette spiritualité latente que recèle “Nine and Fifty Swans” est un tel rafraîchissement, une telle bouffée d’air frais (comparée à ce qu’on nous propose dans d’autres genres musicaux) que même les grincheux en phase terminal pourront y trouver leur compte. Les plus fervents admirateurs de Tirill, quant à eux, le sont déjà : convaincus, séduits et encore plus stupéfaits de découvrir l’ampleur de ce travail auquel elle s’est livrée durant ces dernières années. Il ne fait aucun doute que Yeats en aurait été le plus fier.
William Butler Yeats (1865-1939)
Le clip que voici a été tourné en différents lieux d’Irlande où vécut Yeats, notamment Sligo, théâtre de son inspiration. Ce titre, “Before the World was Made”, est tiré du recueil “The Winding Stair and Other Poems” (1933). Certains d’entre vous, d’ailleurs, reconnaîtront la progression d’accords à la guitare qui courait dans “It Was Blue” (cf. “A Dance with the Shadows”). Or, pour la petite histoire, il s’agit là en réalité de l’original, de la toute première version écrite pour cet album…
Je vous invite à visiter Le site de Tiril
Bonne écoute !!!
Nine and Five Swans
1. O Do Not Love Too Long - 2.The Cap And Bells - 3. He Wishes For The Cloths Of Heaven - 4. To A Child Dancing In The Wind - 5. Parting - 6. The Fisherman/Carolan’s Ramble To Cashel - 7. Before The World Was Made - 8. The Song Of Wandering Aengus - 9. The Song Of The Old Mother - 10. The Wild Swans At Coole
Tales From Tranquil August Gardens
1. Nights Are Colder - 2. Don’t Dare To Love You - 3. Winter Roses - 4. June’s Flowers - 5. Dressed In Beauty – 6. Heavy Heaves - 7. Vendela - 8. Golds Of Morning - 9. It Was Blue - 10. Ruby - 11. When You Sleep - Bonus tracks: 12. It Was Blue (Instrumental) - 13. Signs (extrait de l’album “Ignis Fatuus” de White Willow) - 14. June’s Flowers (Parenthesis “Hole In The Soul Remix”)






