Il est des histoires, comme celle qui va suivre, qui ont toujours trouvé un étrange écho en moi. A dire vrai, je me laisse souvent attirer par un moment, un charme soudain, dès lors que je pressens que la saveur de ce que je m’apprête à goûter est encore plus enivrante que l’ivresse du vin lui-même. Jamais la littérature n’aura autant incarné à mes yeux ce lieu d’attache au mat d’un navire voguant vers des mers ignorées. Je veux parler ici d’une littérature à risques, de celle qui, à l’image d’Ulysse dépourvu de cire aux oreilles, nous enveloppe du charme que fait entendre le chant sans pareil des Sirènes venues du tréfonds d’une éternité incréée – notre propre intériorité. Une littérature atypique en somme, comparable à un lieu d’errance et d’imprévisions, d’où résonneraient d’obscurs voix venues d’ailleurs et n’attendant qu’un moment de faiblesse de notre part pour pouvoir réapparaître en surface et dévorer les imprudents qui se laisseraient charmer…

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Ces quatre panneaux, réalisés autour de 1482-1483 selon une technique picturale à base de jaune d’oeuf appelée tempera (détrempe sur bois), sont attribués par la plupart des historiens d’art à Sandro Botticelli. Ils racontent la terrible histoire de Nastagio degli Onesti, que l’on trouvera à la 5ème journée du Décaméron de Boccace – une oeuvre datant du milieu du XIV° siècle (et de laquelle Pasolini tirera un film bien connu). Ces tableaux, commandés par Laurent de Médicis, en vue d’un cadeau de mariage l’unissant à Giannozzo Pucci, devaient orner les murs de leur chambre nuptiale. Et quel cadeau ! Voici l’histoire…

Sandro Botticelli, Histoire de Nastagio degli Onesti, 1482-1483,
tempera sur bois, 83 x 138 cm (Musée du Prado, Madrid)

Un jeune homme du nom de Nastagio, noyé dans un chagrin amoureux, se perd dans une forêt de pins. Soudain, il a une vision d’épouvante : il voit une jeune femme nue, affolée, terrifiée, hurlante, qui est poursuivie par deux chiens et un cavalier armé d’une épée. Lorsque Nastagio tente de s’interposer pour lui venir en aide, le cavalier se met à lui raconter son histoire. Il se présente à lui comme un revenant. En réalité, ce récit n’est autre que le destin de Nastagio lui-même s’il cède à l’amertume, au désespoir et au suicide. Il lui raconte que, vivant, il s’était épris d’une jeune femme qui ne lui témoignait, en retour, que dureté et froideur. Dépité, il se suicida. A son tour, la jeune femme, qui ne s’était pas repentie, mourut peu de temps après…

Sandro Botticelli, Histoire de Nastagio degli Onesti, 1482-1483,
tempera sur bois, 82 x 138 cm (Musée du Prado, Madrid)

“En châtiment de sa cruauté, et de la joie qu’elle ressentit à mes tourments, elle fut, tout comme moi, condamnée aux peines de l’enfer. Quand elle y fut descendue, on nous infligea ce double châtiment : à elle de fuir devant moi, à moi-même, qui étais si épris de sa personne, de la poursuivre, non comme une femme qu’on adore, mais comme une mortelle ennemie. Et toutes les fois que je la rejoins, je la tue avec cet estoc, instrument de mon suicide. Je lui fends l’échine. Ce coeur dure et froid où ne put jamais entrer amour ni pitié, ce coeur et les autres viscères, tu vas les voir à l’instant : je les arrache de son corps, pour en donner pâture à ces chiens. Mais presque tout de suite – la puissance et la justice de Dieu le veulent ainsi – tout se passe comme si elle n’était pas morte. Elle se relève, et la fuite douloureuse recommence, avec les chiens et moi-même à ses trousses. Chaque vendredi, vers la même heure, je la rejoins ici et la massacre comme tu vas voir.”
(Décaméron de Boccace, 5ème journée).

Sandro Botticelli, Histoire de Nastagio degli Onesti, 1482-1483,
tempera sur bois, 83 x 142 cm (Musée du Prado, Madrid)

A ses mots, Nastagio sent la terreur l’envahir. Autant dire qu’il n’a pas un poil sur le corps qui ne se hérisse. Il recule, regarde l’infortunée jeune femme, et, plein d’épouvante, commence à attendre la besogne du cavalier. Guido, cependant, a cessé de parler. On dirait un chien enragé. L’estoc au poing, il court sus à la jeune femme. A genoux, happée solidement par les mâtins, la malheureuse criait grâce. De toutes ses forces, le bourreau la frappe en pleine poitrine et la traverse d’outre en outre. La victime s’écroule, face contre terre, mais continue de hurler en pleurant. Le forcené se saisit alors d’un coutelas et fend les reins. Il extrait le coeur et les viscères avoisinants, qu’il jette aux chiens, et que ces bêtes affamées dévorent aussitôt. La jeune femme se relève et recommence à fuir vers la mer, avec les chiens derrière elle, qui n’arrêtent pas de la déchirer. Le cavalier saute à nouveau sur sa monture et reprend son estoc. En peu de temps il furent loin, et Nastagio les perdit de vue.” (Décaméron de Boccace, 5ème journée).

Sandro Botticelli, Histoire de Nastagio degli Onesti, 1482-1483,
tempera sur bois, 83 x 142 cm (Palazzo Pucci, Florence)

A ce moment-là, Nastagio décide de concevoir un plan d’une grande perversité. Il organisa un banquet à cet endroit et à l’heure précise de l’apparition terrifiante. Il s’agit surtout de convaincre la jeune femme aimée de venir en personne à ce festoiement. Cela obtenu, Nastagio la plaça à l’endroit même où la scène devait se dérouler. Et lorsque la “chasse infernale” surgit au bon milieu du banquet…

(…) chacun était au comble de la surprise, demande ce qu’il en est. L’implacable fille qu’aimait Nastagio fut au nombre des personnes que la scène avait le plus effrayées. En se représentant la cruauté qu’elle avait toujours témoignée à son amoureux, elle se rendait compte que la scène la visait avant tout autre spectateur. Il lui semblait déjà fuir la fureur de Nastagio, et que les mâtins bondissaient à ses flancs. Elle en ressentait si grande angoisse qu’elle voulut parer à toute éventualité. Elle donna son consentement. Elle se chargea d’annoncer elle-même son parti, alla trouver ses parents et leur dit qu’elle serait heureuse de prendre Nastagio pour mari. Ils en furent heureux.”
(Décaméron de Boccace, 5ème journée).

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Rarement pareilles histoires laissent place à l’indifférence chez moi. Si les auteurs créent, c’est en définitive à nous autres, lecteurs (“hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère”, écrivait Baudelaire), que revient la tâche de faire vivre la fiction – et ainsi promouvoir la pérennité des oeuvres créées. Vivre pour de vrai ce qui nous est raconté dans une oeuvre, au coeur même de sa fiction, c’est accepter de faire face à d’immanquables dangers, comme Ulysse se passant de cette cire salvatrice qui l’aurait prémuni de ses Sirènes intérieures.

Et lire pour de vrai de beaux textes comme celui-ci, c’est faire en fin de compte l’expérience de toutes les limites – tout en transformant cette terrible expérience en une épreuve protégée. Ou plutôt : croire que l’on éprouve cette expérience alors même que l’on en est protégé – grâce au principe de fiction justement (à l’opposé du songe et du sommeil, du délire et de la folie, ce que Descartes fustigeait sous le vocable révolu d’extravagance). Alors, la fiction comme forme de croyance ? Ce qui reviendrait à dire que l’art serait la religion de ceux qui n’en ont pas ? Mais c’est ce qu’affirmait déjà un grand romantique allemand : Novalis… ou peut-être Hölderlin, je ne sais plus (leur prénom et leur folie me font souvent les confondre). A ceci près que, lorsque l’art menace à ce point, invoquer un dieu de miséricorde devient inutile : la divinité se tait et les prières qu’on lui adresse restent lettres mortes. Rien ni personne pour porter secours à une âme esseulée s’éprouvant dans l’art : tel Orphée, dans les limbes, muni de sa lyre, à chanter sa plus grande détresse.

“L’art nous offre des énigmes mais par bonheur aucun héros.”
(Maurice Blanchot, L’Espace Littéraire)

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