Il faut croire que, s’agissant de “donner” et de “recevoir”, Noël reste de loin la période de l’année la plus adéquate, la mieux appropriée, d’autant plus enrichissante qu’elle est pensée et célébrée différemment selon les pays dans lesquels l’on se trouve. Les Scandinaves et plus largement les habitants des pays nordiques ont toujours entretenu un lien particulier avec le surnaturel et il n’est pas très difficile d’en comprendre les raisons : les nuits d’hiver sont longues, sombres, et les reliefs naturels si irréguliers qu’il n’en faut pas beaucoup pour stimuler l’imagination des populations, toutes générations confondues. L’accès à l’électricité dans les maisons, l’installation de l’éclairage public, le triomphe et – qui plus est – l’expansion d’une certaine “pensée des lumières” n’ont guère érodé ces croyances populaires de la conscience commune, mais bien plutôt contribué à les cristalliser et les pérenniser. Les histoires de trolls, de fantômes font toujours l’objet de divertissements étranges, de celles que l’on se raconte, soit pour se faire peur, soit pour se convaincre de l’existence d’un monde parallèle, surnaturel, à l’heure où prévalent le consumérisme outrancier et le scepticisme le plus accru. En revanche, qu’advient-il lorsque des parents, épris de telles croyances, ont recours aux légendes dans le but de forger et d’assagir leurs enfants et de les ouvrir à la civilité ? Un sujet préoccupant, brûlant, qui touche non seulement à l’éthique même de toute éducation familiale mais aussi au bien-fondé d’une réelle pédagogie appliquée au plus grand nombre.

En Islande, par exemple, un vieux folklore raconte qu’une personne avait intérêt à recevoir à temps de nouveaux vêtements pour le soir de Noël, faute de quoi il courait le risque d’être poursuivi et dévoré par une bête malveillante appelé le Chat de Noël (Jólakötturinn en islandais). Ainsi, dans chaque famille, tous les efforts étaient menés pour s’assurer que personne ne soit abandonné et, donc, exposé à ce danger : tout le monde travaillait dur pour confectionner et/ou offrir cette nouvelle pièce d’habillement à chaque membre de la famille : les chaussures, à ce titre, étaient une récompense distinguée pour celles et ceux qui s’étaient montrés obéissants et travailleurs durant l’année, et il est clair que les paresseux ne recevaient rien. Les plus pauvres non plus, et ceux-là étaient les premières victimes du Jólakötturinn. Soit dit en passant, on notera ici l’association qui était déjà faite entre pauvreté et fainéantise – raccourci qui vous rappellera sans doute les propos récents (et rasants) d’un actuel ministre du gouvernement Fillon. Armé de sa rhétorique de cadre commercial, il s’est plu à opposer les plus défavorisés de la société aux classes moyennes, plus méritantes selon lui, car se levant tôt et travaillant dur pour, in fine, voir les autres, les plus pauvres, aussi passifs que la veille, ne s’évertuant qu’à vivre de l’assistanat et des minima sociaux. Des profiteurs, en somme, auxquels ce monsieur ne renie toujours pas de leur avoir attribués le qualificatif de  “cancer de la société”. Au fond, ce chat de malheur est un peu à l’image de la situation économique mondiale que nous traversons depuis plusieurs années : trouvant dans les plus démunis ses principales victimes.

Ces légendes, à n’en point douter, avaient pour dessein d’effrayer les enfants qui ne mettaient guère de coeur à l’ouvrage dans les quelques labeurs qui leur étaient demandés. Je vous épargne toutes les histoires similaires qui avaient cours tant dans les pays baltes (avec un taureau) qu’en Norvège (avec une chèvre). S’agissant de la Finlande, pour faire bref, je vous invite plutôt à lire ou relire le texte que j’avais consacré il y a quelques mois à “Rare Exports : A Christmas Tale“, le film du Finlandais Jalmari Helander. Quoiqu’il ne demeure de nos jours presque plus personne pour croire réellement à une telle légende, il reste néanmoins une tradition en Islande qui consiste à s’acheter de nouveaux vêtements avant Noël ou d’en offrir à ses proches. Phénomène inconscient ? Perpétuation ? Peu de sources écrites existent sur cet animal : les premières occurrences sont apparues au XIX° siècle, notamment une mention dans le second volume du recueil de récits folkloriques islandais de Jón Arnason datant de 1864.

La légende du Jólakötturinn est liée – horresco referens – à celle de Grýla et ses fils, les Jólasveinar. On trouve les premières références à cette dernière dans deux sagas du XIII° siècle : l’Íslendinga, puis la Sverris (dont la première section est précisément intitulée “Grýla”). Elle est même mentionnée dans l’ “Edda” de Snorri Sturluson, XIII° siècle, mais les premières descriptions vraiment détaillées nous ont été livrées par des poètes du XVII° siècle.

Mais qui était au juste Grýla ? Dans le folklore islandais, une créature énigmatique, une ogresse odieuse et mesquine : un monstre sanguinaire reconnaissable à sa verrue sur le nez. D’elle, on disait qu’elle fut mariée trois fois et qu’elle vivait dans une caverne en montagne avec son troisième époux, Leppalúði, au sujet duquel on se sait presque rien sinon qu’il était constamment alité si bien que c’était elle, Grýla, qui se chargeait de lui trouver de la nourriture. D’elle toujours, on racontait surtout qu’elle aimait quitter la montagne à l’approche de Noël, armée d’un sac de toile (à la main ou sur son épaule), à la recherche d’enfants désobéissants à mettre dans son ragoût (anthropophagie qui, disait-on, rendait son appétit encore plus insatiable).

Grýla n’est associée à la période de Noël que depuis le XVII° siècle. Son nom soulève la possibilité d’un lien avec d’anciens spectacles donnés en public. Elle pourrait être étroitement liée à des variantes issues de ces traditions populaires costumées des îles Shetland et des îles Féroé où étaient impliquées des femmes-monstres vêtues de paille et de peaux d’animaux : créatures qui avaient coutume (selon une périodicité bien définie) de visiter des fermes et des villages pour semer la terreur et réclamer des offrandes (à l’origine sous la forme de viande).

Quelle qu’ait été Grýla dans l’esprit des anciens, il ne fait guère de doute que son nom était synonyme d’effroi et de danger. Sa légende aura survécu dans de nombreux récits, poèmes, chansons et pièces de théâtre modernes, oeuvres dans lesquelles, parfois, Grýla meurt à la fin. Certains l’ont même rendue responsable de l’éruption de l’Eyjafjallajökull : celui-ci avait en, 2010, paralysé le trafic européen durant plusieurs jours.

Elle est identifiée comme étant la mère de 13 enfants, les Jólasveinar (Jólasveinarnir ou Jólasveinar), des trolls tantôt perçus comme espiègles, tantôt criminels, harcelant les populations, et réputés pour commettre des larcins (vol de certains produits de saison et autres objets de valeur) autour de la période de Noël. L’histoire remonte à l’époque où la nourriture était le bien le plus précieux en Islande, et si de telles créatures avaient existé de nos jours, il ne fait guère de doute qu’elles auraient plutôt dérobé des ordinateurs, des écrans plats, sans oublier d’aller dans la cuisine familiale, ouvrir le frigo pour y prendre un gigot d’agneau ou un chapon. Quittant la montagne aux alentours de Noël, ils s’aventuraient dans les villages, l’un après l’autre, à partir du 13ème jour précédant la veille de Noël, puis s’en allaient à tour de rôle, durant les 13 jours qui suivent le 25 Décembre, et cela jusqu’au 6 Janvier, date à laquelle est célébré l’Epiphanie, qui marque la fin de cette période de fêtes. Leurs noms furent fixés et publiés dans le recueil folklorique de Jón Arnason en 1862. Voici leur emploi du temps au cas où il vous traverserait l’envie de prendre rendez-vous avec l’un d’eux…

12 Décembre – 25 Décembre
Stekkjastaur harcelait les moutons et tétait le lait des brebis.
13 Décembre – 26 Décembre
Giljagaur se faufilait dans les étables pour y voler du lait.
14 Décembre -27 Décembre
Stúfur volait des casseroles dans les cuisines pour en racler le fond et manger les restes.
15 Décembre – 28 Décembre
Þvörusleikir volait des Þvörur, des cuillères en bois à manche longue qu’il léchaient goulument.
16 Décembre – 29 Décembre
Pottasleikir passait sa langue dans les pots, marmites, casseroles, gamelles, chaudrons.
17 Décembre – 30 Décembre
Askasleikir se faufilait sous les lits attendant que quelqu’un vienne y déposer le askur, la gamelle du chien ou du chat.
18 Décembre – 31 Décembre
Hurðaskellir s’amusait à claquer les portes en pleine nuit.
19 Décembre – 1 Janvier
Skyrgámur était un gobeur de skyr, du fromage blanc.
20 Décembre – 2 Janvier
Bjúgnakrækir se cachait dans les chevrons et dérobait des saucisses
21 Décembre – 3 Janvier
Gluggagægir était un voyeur qui regardait par les fenêtres, à la recherche de belles choses à voler.
22 Décembre – 4  Janvier
Gáttaþefur avait un nez anormalement disproportionné et un odorat très aigu qu’il utilisait pour localiser le laufabrauð, le pain de Noël.
23 Décembre – 5  Janvier
Ketkrókur utilisait un crochet pour voler des quartiers de viande.
24 Décembre – 6 Janvier
Kertasníkir suivait les enfants puis leur voler leurs bougies. A lui revenait la tâche de souffler sur les chandelles la nuit de Noël.

Mais les Jólasveinar n’étaient pas que des voleurs, la tradition a également retenu d’eux qu’ils déposaient des cadeaux dans les chaussures que les enfants avaient pris soin, la veille, de placer sur le rebord de leur fenêtre. Et gare aux marmots qui s’étaient montrés méchants durant l’année, les Jólasveinar ne leur laissaient rien d’autre qu’une pomme de terre (crue ou pourrie) comme une sorte de rappel ou d’avertissement qu’il fallait adopter un bien meilleur comportement. On imagine que certains aient tenté de mettre leurs bottes à place de simples souliers, dans l’espoir d’obtenir plus, mais attention, les Jólasveinar ne sont pas dupes.

Vêtus originellement de haillons, similaires à ceux des paysans islandais du XVIII° siècle, l’iconographie les représente plus généralement avec des vêtements conçus dans le style médiéval tardif. De nos jours, ils figurent au nombre de 13, quoiqu’en réalité leur énumération et leurs représentations ont sensiblement varié à travers les âges et selon le lieu où l’on se trouvait. Idem pour le portrait plus ou moins bien dressé et détaillé du type de farceur ou de glouton auquel chacun correspond désormais (le nombre 13 n’a été fixé que dans le courant du XVIII° siècle, précisément dans un poème où cette occurrence est apparue pour la première fois).

Est-ce à dire que les Islandais possèderaient, comme je le lis souvent, non pas un mais 13 Pères Noël ? Je ne serai pas aussi catégorique et me préserverai d’un tel empressement. Qui sait si ces créatures du folklore islandais ont réellement donné forme à la version islandaise du Père Noël moderne, cela reste vraiment à démontrer. Il faudra attendre le début du XX° siècle pour voir s’opérer définitivement cette transition entre le troll malicieux et le personnage plein de bonhommie, de convivialité et de bienveillance qui aime à offrir des cadeaux aux enfants dans les… centres commerciaux. En 1932, le poème “Jólasveinarnir” de Jóhannes úr Kötlum, extrait du recueil “Jólin Koma” (“Noël Arrive”) a beaucoup contribué à réintroduire ce folklore dans la société islandaise et d’établir ainsi ce qui est désormais considéré officiellement comme les 13 Jólasveinar, leurs caractéristiques et leur connexion à d’autres personnages folkloriques. Mais dans l’esprit de beaucoup (du moins, de toutes celles et ceux qui croient encore à ces légendes), les Jólasveinar ont toujours conservé une part de leur nature espiègle et diabolique.

Les histoires autour de Grýla, des Jólasveinar et du Chat de Noël auront, vous vous en doutez, épouvanté des générations et des générations d’islandais. L’instrumentalisation de cette peur suscitée à l’évocation du seul nom de ces créatures fut un moyen que l’on jugea, à l’époque, très efficace pour orienter le comportement des enfants dans le sens que l’on estimait être le meilleur et le plus juste. Un décret public fut toutefois instauré en 1746 interdisant l’utilisation de Grýla en vue d’obtenir cet effet. Est-ce à dire que Grýla aurait réellement contribué à l’éducation des enfants concernés ? Cette frayeur aura fonctionné comme un charme terrifique durant des siècles, jusqu’à ce qu’arrive l’ère numérique propre à notre époque où, nul décret n’y faisant, les enfants prennent conscience de plus en plus tôt que tout cela n’est que pures fariboles, racontars et autres fables à dormir debout. Cet épanouissement des mentalités semble s’instaurer comme la marque d’une phase de transition délicate durant laquelle les parents doivent trouver d’autres astuces (que ces vieilles recettes de grand-mère) pour préserver leur progéniture de l’échec, de la fainéantise ou même du rejet de l’autorité parentale. D’où, peut-être, la nécessité de réentendre cette phrase de Roland Barthes, “La grande oeuvre nous délivre du sentiment de scepticisme“, et que sans la médiation des oeuvres littéraires, si anciennes, si lointaines soient-elles, il nous serait difficilement possible d’infléchir nos propres perceptions et d’avoir accès au monde autrement que par le biais de nos habitudes quotidiennes, si monotones. Car c’est bien du monde, de la vie et de l’existence toute entière dont nous parle la littérature.

Quoi qu’il soit dit de ces légendes, celles-ci nous apprennent au moins qu’il faut parfois se fier à l’idée selon laquelle chaque saga fournirait une vue d’ensemble assez fiable de ce que furent les premières sociétés scandinaves médiévales. De leurs représentations aussi. Et des multiples résurgences qui en découlent bien sûr, comme en témoigne ce titre de Björk, daté de 1987, aux sonorités très médiévales, et qui est le réarrangement d’une vieille chanson islandaise narrant la légende du Jólakötturinn, le fameux Chat de Noël dont je vous ai parlés plus haut : sans doute le premier chat capitaliste de l’Histoire…

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