Je n’ai pas assez sondé les tréfonds de la filmographie d’Aki Kaurismäki pour bien comprendre ce qu’est “Le Havre” dans ses facettes, ni d’où vient un tel film. Pour l’heure, je me rallie stricto sensu au point de vue de son auteur et me refuserai donc à affirmer que “Le Havre” est un film politique. Quoique le sujet engage vraiment la politique. La question du politique. Ou plutôt d’une idée de ce qui constitue une représentation politique décalée, sans doute l’un des exemples les plus flagrants depuis que Kaurismäki a commencé à faire du cinéma dans le style prolétarien qu’on lui connait – un fait dont lui-même semble très conscient.

Admettons un instant que “Le Havre” soit, au mieux, une exploration du concept même de cinéma politique depuis que s’est opérée dans les années 1960 et 70 (disent les post-modernes) la décadence généralisée du cinéma à partir de La Nouvelle Vague, décadence – pour reprendre un bon mot – de la “modernité politique”, typiquement caractérisée par Nagisa Oshima, le couple Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, voire un certain Godard (à un moment donné de sa carrière, vers 1971). Le radicalisme cinématographique, indépendamment du contexte social ou historique invoqué, avait alors été atteint. Le dernier d’entre eux à l’avoir incarné fut sans doute Fassbinder. Or s’il y a un trait ou un esprit dominant qui préside au travail de Kaurismäki, c’est probablement Fassbinder, bien que cette filiation ne soit pas toujours évidente à discerner. L’attrait que manifeste Kaurismäki pour le rockabilly, le film noir ou la veine rebelle d’un certain cinéma classique hollywoodien, comme Samuel Fuller par exemple, ou bien Nicholas Ray, fait de lui un parent beaucoup plus proche et évident, à mes yeux, de Wim Wenders.

Mais ce que Kaurismäki a toujours su puiser chez Fassbinder, en termes de raffinement et de formalisme, réside davantage dans cette façon d’organiser l’espace, de pouvoir rendre visible les interactions entre les personnages, sans oublier ce traitement de la “rue” et pas n’importe quelle rue – cette zone que l’historien Michel de Certeau, pour reprendre les catégories que lui-même avait définies dans son fameux ouvrage “L’invention du quotidien”, désignait comme le lieu des petites “tactiques” plutôt que celui des grandes “stratégies”. C’est en ce sens-là, peut-être, que “Le Havre” n’est pas un film politique.

De tous les films ayant traité la question des classes populaires et de l’immigration (et ils sont nombreux), je crois que “Le Havre” est certainement celui qui compose le plus ouvertement avec l’optimisme. Au point de ressortir de la séance, l’air ébahi, avec le sentiment d’avoir regardé bien plus qu’un film engagé ou une comédie dramatique : oui, plutôt une fable moderne, un conte de fées réaliste. Et comme dans tous les contes, les surprises ne manquent pas le long du chemin…

C’est tellement simple, “Le Havre”. Il met en scène Marcel Marx, un écrivain qui a depuis longtemps tiré un trait sur ses ambitions littéraires. Toujours chaleureux et accueillant, il vit désormais au Havre et travaille comme cireur de chaussures – une profession à l’avenir bien limité dans la mesure où tout le monde ne semble plus porter désormais que des chaussures de sport. Mais cet emploi lui donne le sentiment d’être, comme il le confesse lui-même, plus proche du peuple et ainsi de pouvoir mieux le servir. Il est marié à Arletty, une femme au coeur d’or qui, malheureusement frappée par un pronostic fatal, veillera à ce que son mari n’apprenne rien de la maladie dont elle est atteinte (en phase terminale, il ne lui resterait que très peu de temps à vivre). Malgré leurs faibles revenus, ils parviennent à réenchanter leur quotidien au contact des habitants du quartier, petite communauté composés d’êtres fantasques qui semblent tous émerger d’un film des années 30. Un jour, Marcel croise Idrissa, un jeune immigrant qui, après avoir débarqué d’Afrique dans un conteneur de fret maritime avec d’autres clandestins, est parvenu à échapper aux griffes de la police française. Il espère passer clandestinement en Angleterre pour rejoindre sa mère. Marcel est déterminé à tendre une main secourable à cet enfant (aux yeux grands écarquillés), mais la loi, sous la forme du sinistre commissaire Monet, veille, et elle est tout aussi déterminée à se dresser sur la route du petit garçon – et de ses bienfaiteurs. Un jeu de cache-cache s’ensuit, Marcel utilisant toute son ingéniosité pour cacher Idrissa tandis que l’infâme Monet guette…

“Le Havre”, l’histoire d’une communauté qui se rassemble et se sert les coudes pour protéger un jeune clandestin africain de l’arrestation, n’a aucune raison de cacher son cynisme parce qu’il n’y en a pas, jamais vous n’en trouverez. Le point de vue du film est celui d’un enfant : cet être qui n’a pas encore été brisé en deux, qui ne s’est pas encore résolu à accepter l’état du monde actuel et de souffrir de ses possibilités limitées – ce qui reste une manière d’affirmer que ce point de vue, en soi, est politique, insurrectionnel, voire révolutionnaire.

Une telle visée, cependant, n’élude guère la question du mal, de la mesquinerie. C’est ce que Kaurismäki nous montre dès la scène d’ouverture lorsqu’un gangster bien mis sur lui (beaux vêtements, belle montre) est abattu à l’arme à feu, juste après s’être fait cirer les chaussures par Marcel Marx. Témoin de la scène, la seule réaction qu’il donne à entendre à son ami Chang : “Heureusement, il a eu le temps de payer”. Cette remarque, on le comprend, sert de contrepoids à la remarquable compassion qu’il témoignera envers le jeune Idrissa durant toute la durée du film. Ces deux sentiments opposés semblent comme former la cheville dialectique structurant la moralité de Kaurismäki : d’un côté, un humanisme qui reconnaît l’état du monde tel qu’il est, tout en accréditant, de l’autre, la croyance qu’il est encore possible de l’affecter en retour, d’en abreuver les sillons, pour y produire tous les changements féconds et prometteurs d’avenir auxquels chacun aspire.

Esthétiquement, “Le Havre” est de toute beauté. Comme à son habitude, le style de Kaurismäki demeure, tout au long du film, résolument direct dans ses lignes épurées, ses coloris saturés et soigneusement agencés, ses insertions ironiques, son sens de l’humour sec, parfois impassible, le plus souvent burlesque, mais toujours aussi perspicace et intelligent. Un style trouvant à s’exprimer aussi – et surtout – dans cette insistance à faire valoir des êtres nobles, dignes et hauts en couleur.

La caméra cadre des personnages (de rue et d’intérieur) avec une simplicité hautement sophistiquée, poursuivant cet espace socialement défini dans ses schémas de montage, tel un réseau de regards, de soupçons, de sollicitations et de supplications. Un univers présenté dans des gestes simples et de très beaux coups d’oeil : le décor d’un hôpital délabré, le visage inquiet du mari, les excuses d’un médecin. un regard sur un poignet menotté à une mallette, un sac en papier contenant des sandwichs, un temps d’arrêt pour décider dans quelle direction fuir, une bouffée d’air frais au bord de l’océan, etc. Bref, des gestes aussi simples et précieux que la croyance d’un enfant dans ce qu’il voit.

Histoire de voir, justement. La mise en scène ne verse rien au compte de la naïveté, mais en faveur d’un engagement, d’un acte de résistance pour un monde libre, un monde libéré du scepticisme ambiant et de la consommation à outrance : le film arrive presque à se confondre avec la manière dont le monde devrait tourner. C’est exactement ce qui se passe lorsque Idrissa, depuis la cale d’un navire, fixe calmement du regard le commissaire Monet (joué par un Jean-Pierre Darroussin vraiment très bon) qui vient juste de découvrir sa cachette : toute la vie du jeune garçon est alors suspendue à ce seul regard que s’échangent les deux protagonistes. A ce moment-là, Monet fait tout simplement cela, l’expérience de la vertu, comme s’il reconnaissait en lui-même ce qu’une vision intérieure lui permettait de mieux voir pour mieux agir. Sa décision soudaine de faire ce qui lui paraît juste, fondée uniquement sur un seul regard d’enfant, incarne toutes les preuves, toutes les évidences nécessaires dont a besoin le cinéma pour confirmer l’étendue de ses capacités politiques (symbolisée, in fine, par la fuite d’Idrissa).

Certes, on pourra toujours railler et trouver complètement absurdes certaines interludes fantaisistes, comme lorsque Marcel, à un moment donné, exige du directeur d’un centre de rétention l’autorisation de rendre visite à l’un des réfugiés africains en prétextant être son “frère albinos”. Et que dire de son patronyme : Marcel Marx ? Pour ma part, il fait moins référence à Karl Marx (comme je le lis, à droite à gauche, avec sourire) qu’à Marcel Carné, auteur de ce chef-d’oeuvre absolu du cinéma français, “Les Enfants du Paradis” (1945), et dont l’un des rôles est précisément in-carné, si  j’ose dire, par Arletty (vous rappelez-vous de cette formule de Garance ? “C’est tellement simple, l’amour“). Il ne fait aucun doute que l’histoire que nous conte ici Kaurismäki aurait pu aisément se dérouler dans une autre ville portuaire d’Europe, Helsinki par exemple (car aucun pays membre de l’Union européenne, Finlande comprise, n’est vraiment au clair avec ce problème. Aucun). Mais le réalisateur a choisi la France. Et on l’en remercie. Car en combinant ces deux grandes figures à la française que sont Marcel et Arletty, Kaurismäki a façonné une sorte de manifeste pour une résistance à l’oeuvre au XXI° siècle, une de celles qui fonctionneraient à la fois en interne et comme un engagement à portée de main, en lutte contre toutes les formes de compromis ou de conviction énoncées sous couvert de justice et d’État de droit – et dont les thuriféraires, en l’espèce prolixe, ces temps-ci, seraient parfois bien inspirés de méditer.

Cela dit, bien que ce soit la première fois que Kaurismäki aborde un tel sujet dans sa carrière, “Le Havre” n’est pas un énième film sur les conséquences aggravées de la crise financière, politique et morale que nous traversons à échelle planétaire depuis tant d’années, crises qui ont conduit tant de gens à fuir leur pays pour gagner l’Europe, s’exposant eux-mêmes aux honteuses politiques édictées en matière d’immigration, au traitement dégradant, voire inhumain, qui leur est infligés dès lors qu’ils se font attraper et parquer dans les centres de rétention.

Contrairement à d’autres films qui, avec plus ou moins de réussite pour les uns, ou beaucoup de condescendance pour les autres, ont eu à traiter (ou à tourner autour) soit des classes ouvrières, soit des sans-papiers, soit des demandeurs d’asile, soit de l’intégration des populations immigrées (qu’il s’agisse pêle-mêle de “La Faute à Voltaire”, “Lovers”, “La Graine et le Mulet”, “The Invader”, etc., “Chop Shop” de Ramin Bahrani restant, quant à lui, l’un des mieux établis et l’un des plus crédibles dans le genre), “Le Havre” d’Aki Kaurismäki ne cherche manifestement pas à ennoblir (plus qu’il ne l’est) le mythe des classes populaires françaises, ni à exploiter la misère déshonorante et vécue pour y extraire un motif de divertissement. C’est dire combien on se situe à mille lieues du terrible “Salauds de pauvres” de Grandgil (interprété par Jean Gabin) dans “La Traversée de Paris” de Claude Autant-Lara (1956). “Le Havre” n’ignore pas les difficultés ni les indignités auxquelles se heurtent au quotidien les petites gens, loin s’en faut. Aussi est-ce la raison pour laquelle, plutôt que de rendre tangible l’idée (elle-même fatale) que tout ghetto social est résolu à ne connaître que damnation et désespoir, Kaurismaki a préféré insuffler à son film une sorte de réalisme léger et chaleureux, tout à fait approprié aux personnages et à leur sens de l’entraide et de l’hospitalité.

Aux antipodes d’un Roberto Benigni, en outre, son humanisme à lui n’est ni sentimental ni opportuniste, mais vécu, et durement gagné. Il est vrai qu’il est très difficile d’admettre soi-même que toutes les personnes dont dépend notre bonté ne sont, en réalité, pas si étrangères ou lointaines qu’on voudrait le croire (“Tu aimeras ton lointain“, écrivait Nietzsche). De là, dans “Le Havre”, comment ne pas déceler parfois des moments de deuil révélés, quoique le ton adopté par Kaurismäki aurait plutôt tendance à nous éclairer (et à nous faire penser) qu’il ne s’agit pas de les vaincre mais, peut-être, d’essayer de faire la paix avec chacun d’eux. La phrase d’Arletty, rentrant à son domicile après sa rémission miraculeuse (“Je vais faire un dîner“), est, dans sa domesticité grinçante, à l’ancienne, sans doute le seul moment de mélancolie que laisse entrevoir Kaurismäki, avec le doute amer, léger mais si prégnant qu’un tel espoir de rémission pour le monde serait, sans doute, perdu à jamais – compte tenu du déroulement actuel des affaires humaines.

Malgré le sujet (d’immédiate actualité), “Le Havre” reste, je le répète, un film optimiste, rempli d’ironie et d’humour, et armé d’une forte croyance en la solidarité humaine (superbement soulignée par l’innocence et le charme inhérents à tous les personnages du film). D’ailleurs, Le plan final fixe en longueur un cerisier en fleurs, comme pour nous signifier la possibilité d’un bonheur présent mais dont la vérité resterait, quant à elle, toujours à venir ou à déceler. Tout à l’image du film, d’ailleurs : une oeuvre utopique parce que montrant tout ce qui n’a pas lieu (d’être) mais qui, fondamentalement, devrait l’être ou devrait pouvoir l’être. Par cette compréhension du monde, à laquelle nous sommes conviés, le cinéaste et ses acteurs ne se livrent plus à une vaine connaissance du problème, mais bien à une réelle réflexion partagée. Et c’est sans doute la raison pour laquelle “Le Havre” existe, et que je m’en réjouis.

Outre l’étincelle qui scintille dans les yeux de Marcel Marx (incarné par un remarquable André Wilms) et le fatalisme délicieusement français projeté par celui qui lui est diamétralement opposé (grande performance de Jean-Pierre Darroussin), on savoure jusqu’à la dernière seconde la lueur chaleureuse, atmosphérique et nostalgique de la ville du Havre (grâce à la belle photographie de Timo Salminen) ainsi que l’ambiance rétro qui émanent de tous les autres acteurs (Kati Outinen en pointe) : des personnages qui associent, avec une rare harmonie, des éléments empruntés aux films noirs d’un Jean-Pierre Melville et à l’humanisme doux d’un Jean Renoir. Et cerise sur le gâteau, on se délecte de la présence de Jean-Pierre Léaud dans deux ou trois scènes, aussi brèves que marquantes, ainsi que celle de Pierre Etaix, parfait dans le rôle du médecin. Bref, un grand film français signé Aki Kaurismäki.

“Le Havre” a remporté, le mois dernier, le prix “Louis Delluc”, couronnant le meilleur film français de l’année. Il représentera la Finlande aux Oscars, dans quelques mois, dans la catégorie “Meilleur film étranger”.

“Le Havre”. Aki KAURISMÄKI – Réalisation & Scénario & Dialogues. Timo SALMINEN – Images. Wouter ZOON – Décors. Timo LINNASALO – Montage. Tero MALMBERG – Son. Avec : André WILMS – Marcel Marx. Kati OUTINEN – Arletty. Jean-Pierre DARROUSSIN – Monet. Blondin MIGUEL – Idrissa. Elina SALO – Claire. Evelyne DIDI – Yvette. Quoc Dung NGUYEN – Chang. LAIKA – Laika. Pays : FINLANDE, FRANCE, ALLEMAGNE. Année : 2011. Durée : 1h33. Format: 35mm / 1:1.85. Langue originale: français.

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