Kurt Weill Duo, Oslo
1 janvier 2012
On ne dira jamais assez combien l’apport de Kurt Weill (1900-1950) fut crucial dans l’histoire de la musique, en particulier le développement de la musique populaire et le théâtre musical. 62 ans après sa mort, son oeuvre n’a rien perdu de sa force expressive, et ses mélodies restent toujours aussi accrocheuses, sur des thèmes aussi variés que l’amour, la trahison, la haine et la nostalgie, et recourant le plus souvent à cette verve douce-amère si caractéristique des textes de son collaborateur et ami Bertold Brecht. Questions d’histoire…
Malgré la défaite de 1918, l’Allemagne connait le premier régime démocratique de son histoire avec la République de Weimar, promulguée en Novembre de la même année. Un régime instable sur le plan politique et économique, du moins dans ses premières années : putschs, insurrections, assassinats politiques perpétrés par l’extrême-droite, sans oublier l’agitation sociale permanente qui y régnait, et la désillusion générale occasionnée par une crise économique de grande ampleur. La situation sociale de Berlin était, quoique catastrophique en ce lendemain de guerre, paradoxalement fastueuse dans le domaine des arts et des sciences : durant 15 années – jusqu’à l’accession des nazis au pouvoir -, et en particulier durant la période précédant la crise de 1929, Berlin fut un lieu d’effervescence, de créativité et d’invention exemplaire sur le plan artistique et intellectuel : entre 1918 et 1933, pas moins de 10 savants officiant à l’Université de la ville se verront décerner le prix Nobel, les salles de cinéma bourgeonnent, la radio émerge, les cinéastes d’avant-garde offrent une nouvelle vision du monde tout en se rendant accessibles au plus grand nombre. C’est l’époque où sont crées “Le Cabinet du Docteur Caligari” de Robert Wiene et “Docteur Mabuse, le joueur” de Fritz Lang.
La principale esthétique qui prévalait à ce moment, la “Nouvelle Objectivité” (Neue Sachlichkeit), fermement opposée aux épanchements émotionnels de l’Expressionnisme, avait pour ambition d’adapter les styles et les techniques de représentation à un retour au réel. Pour Weill et cette nouvelle génération de compositeurs, la musique se devait d’être fonctionnelle, utilitaire, apte à s’adresser à un public d’amateurs, d’enfants et d’ouvriers. Aussi est-ce pourquoi, outre les institutions traditionnelles, ils ne rechignaient pas à composer des musiques adaptées pour les nouveaux médias, comme le cinéma bien sûr mais aussi la radio – qui fait son apparition dès 1923.
Certes, en cette période la vie musicale oscillait encore, comme dans toute l’Europe, entre modernité et conservatisme et les programmes étaient en majorité gouvernés par le répertoire classique et romantique, mais dans ce contexte de démocratisation et de libéralisation des moeurs, autour de 1921, Kurt Weill comme ses homologues Paul Hindemith, Ernst Krenek et Hanns Eisler n’hésitaient pas à toucher à tous les genres, notamment la musique pour le cabaret – véritable creuset où s’exprimait toute la vitalité de cette formidable ouverture d’esprit propice à la liberté d’expression. Hormis ses 3 opéras, 50 théâtres et sa vingtaine de salles de concert, Berlin comptait en son sein plus de 100 cabarets (je vous renvoie à l’ouvrage de Cyril Buffet consacré à Berlin). Songez à Marlene Dietrich, en 1929, jouant le rôle de Lola-Lola dans “L’Ange Bleu” de Sternberg sur une musique de Friedrich Hollaender.
Si j’ai décidé de consacrer un billet à ce sujet, c’est justement parce que, parmi les musiciens qui ont la bonne idée, à un moment donné de leur carrière, de reprendre le répertoire de Kurt Weill, au nombre desquels on peut citer Ute Lemper, David Bowie, Tom Waits, PJ Harvey ou même The Doors, j’aimerais mentionner et mieux faire connaître les Norvégiennes de “Kurt Weill Duo” qui, depuis un certain nombre d’années, reprennent dans un style arrangé pour violoncelle et chant tous les textes que le compositeur allemand (naturalisé américain) a composés durant les années 20 et 30.
“Kurt Weill Duo” est formé par Hilde Leite Gaupås et Sigrun Eng, deux Norvégiennes originaires d’Oslo, toutes deux influencées par la tradition du cabaret allemand de l’époque de Weimar, mais aussi par des figures aussi diverses que Lotte Lenya, Marlene Dietrich, Theresa Stratas, Meret Becker, Edith Piaf ou Tom Waits. Grâce à sa voix expressive, Hilde Leite Gaupås interprète Weill directement et sans prétention, tandis que les sonorités très ouvertes, quoique un peu austères, du violoncelle de Sigrun Eng font ressortir l’essence même de ses chansons grâce à une approche improvisée et une interaction ludique qui transparaissent à merveille sur scène. La palette employée dans leur travail est large, allant de la farce à la poésie, de la ballade populaire à la chanson sentimentale teintée de nouveau jazz, jusqu’à ses connexions avec le lied, tout en se référant bien sûr à la tradition des diseuses dont la tâche était de mettre en avant le texte et sa compréhension. On notera, soit dit en passant, combien l’écriture en Sprechgesang, le “parlé-chanté” d’Arnold Schönberg, s’est beaucoup inspirée de ce style d’interprétation.
On imagine alors ce que pouvaient être ces cabarets, lieux bien plus intimes (que l’opéra, le théâtre ou la salle de concert) où Berlinois et Munichois – ceux qui le pouvaient – se rendaient pour écouter des chansons remplies d’humour et de légèreté, satyriques, parodiques ou tout simplement expérimentales et dans lesquelles primaient toujours une liberté de ton, vive et acerbe, qui avait pour cible les milieux bourgeois et conservateurs. De “Kurt Weill Duo”, outre “September Song” et “Zuhälter Ballade“, qu’on peut écouter rien qu’en cliquant sur les titres, je vous propose cette autre chanson en allemand…




