Erland Josephson est mort le 25 Février dernier à l’âge de 88 ans après avoir mené une longue bataille contre la maladie de Parkinson. Précédemment marié à deux actrices, Kristina Adolphson, puis Barbro Larsson, sa disparition laisse dans le deuil cinq enfants et sa femme, Ulla Åberg, dramaturge en chef au Dramaten. Drôle, éloquent, doté d’une grande intelligence scénique, ce grand admirateur des films italiens restera l’une des figures les plus importantes du théâtre et du cinéma suédois, connu et reconnu pour avoir été artistiquement lié au légendaire Bergman, dans plus d’une douzaine de films, et ira même jusqu’à jouer son alter ego dans “Infidèle” de Liv Ullmann (2000). Hommage de Liten Blomma à Erland Josephson. In Memoriam…

Issu de la petite bourgeoisie juive de Stockholm, Josephson y a vu le jour le 15 Juin 1923 dans une famille cultivée. Parmi ses ancêtres, on compte de nombreux artistes, dont beaucoup furent des acteurs centraux de la vie culturelle suédoise. Son grand-oncle paternel, Ludvig Josephson (1832-1899), directeur de théâtre et dramaturge, collabora avec Strindberg pour les adaptations de “Maître Olof” (en 1881) et du “Voyage de Pierre l’Heureux” (en 1893). L’un de ses frères, Jacob Axel (1818-1860) était compositeur, tandis que son neveu, Ernest (1851-1906), s’illustra comme peintre. L’oncle d’Erland Josephson, Ragnar (1891-1966) était historien de l’art, dramaturge et directeur du Théâtre Royal Dramatique de Stockholm entre 1948-1951, une position qu’Erland Josephson occupera lui-même 15 ans plus tard, en 1966. Son père, quant à lui, propriétaire d’une librairie, offrit à un certain Ingmar Bergman – alors adolescent – sa toute première occasion d’y faire diriger une troupe de théâtre d’amateurs.

De cette association, longue de près de 7 décennies, sur scène comme à l’écran, il en découlera une amitié indéfectible et plus de 40 films et pièces de théâtre, intronisant Josephson comme l’un des amis et collaborateurs les plus représentatifs du cinéaste, au nombre desquels figurent déjà Liv Ullmann, Gunnar Björnstrand, Ingrid Thulin, Max Von Sydow, Sven Nykvist, Harriet Andersson, Börje Ahlstedt, Eva Dahlbeck, Bibi Andersson, Gunnel Lindblom, Stig et Lena Olin…

Son travail à ses côtés remonte en effet à la fin des années 30, Josephson n’a que 16 ans (et encore qu’amateur) quand il joue dans une pièce qu’adapte le jeune Bergman : “Le Marchand de Venise” de William Shakespeare. L’aventure se poursuit dans les années 40, d’abord au théâtre municipal d’Helsingborg, puis dans celui de Göteborg, pour trouver son aboutissement au prestigieux Théâtre Royal Dramatique de Stockholm (Dramaten) où, en 1966, Josephson lui succède en tant que directeur artistique (poste qu’il occupera jusqu’en 1975), assurant une soixantaine de productions durant ce mandat.

En 1988, Josephson est acclamé en anglais dans “La Cerisaie” de Tchekhov, mise en scène par Peter Brooks, et se produira ensuite au Dramaten de Stockholm, sous la direction de Bergman, dans des pièces telles que : “Une Maison de poupée” d’Henrik Ibsen (1989), “Les Bacchantes” d’Euripide (1996), “La Sonate des fantômes” d’August Strindberg (2000) ou “Marie Stuart” de Friedrich Schiller (2000).

C’est dire que son parcours artistique reste inextricablement lié à celui du maître de Fårö. Comme ce dernier, il s’était d’abord (et avant tout) dédié corps et âme à la scène, s’accordant des détours fréquents dans le cinéma (jamais l’inverse). Le propos d’Ingmar Bergman selon lequel le théâtre était sa femme et le cinéma sa maîtresse pourrait tout à fait s’appliquer à Josephson lui-même. Un va-et-vient permanent (quoique dissymétrique en termes de préférence ou de priorité), surtout perceptible durant la première partie de sa carrière où il se borna sans cesse à retrouver les planches, jusqu’à leur accorder plus d’une décennie de sa vie sans tourner un seul film (1946-1958).

Il reste que c’est à Bergman, toujours, qu’il doit ses débuts à l’écran : “Il pleut sur notre amour” (1946). Un tout petit rôle, certes, dans ce qui n’était alors que le deuxième film de Bergman. Josephson le retrouvera sur les plateaux de tournage pour incarner des personnages, sans doute secondaires, mais bien plus visibles. C’est ainsi qu’on le verra souvent jouer des rôles d’intellectuel ou d’homme de raison – tantôt sceptique, tantôt frustré, tantôt froid, tantôt ironique : un chercheur à l’université dans “Scènes de la vie conjugale” (1973), un psychiatre sympathique qui tente de sauver sa femme de la dépression nerveuse dans “Face à Face” (1976), un vieux sage juif dans “Fanny et Alexandre” (1982) – l’un des films les plus optimistes de Bergman -, un directeur de théâtre dans “Après la répétition” (1984), un consul crédule, cocu et humilié dans “Le Visage” (1958), un baron sinistre dans “L’Heure du loup” (1968), un homme mal marié dans “Une Passion” (1969), de nouveau un médecin dans “Cris et Chuchotements” (1972), etc.

Après avoir tourné dans “Sofie” (1992) et “Kristin Lavransdatter” (1995) sous la direction de Liv Ullmann, puis dans “Infidèle” (2000), autre film de la Norvégienne mais scénarisé cette fois-ci par Bergman (Josephson y joue – comme je l’ai mentionné en préambule – le rôle d’un écrivain nommé “Bergman”), l’heure était aux retrouvailles avec “Saraband” (2003), l’ultime projet du maître dans lequel Liv Ullmann et Erland Josephson reprirent leurs rôles respectifs de “Marianne” et “Johan”, incarnés 30 ans auparavant dans “Scènes de la vie conjugale” (série télévisée en six épisodes reformatée pour le cinéma dans une version abrégée de 168 minutes). Oeuvre poignante de Bergman qui place Erland Josephson, alors âgé de 50 ans, à son comble : au tout premier plan d’une histoire centrée sur le traumatisme qu’engendre un mariage battant de l’aile et d’une femme qui fait face à l’infidélité de son mari.

Le succès de “Scènes de la vie conjugale” (un tournant majeur dans la carrière de Josephson) lui vaudra d’apparaître dans de nombreuses productions internationales, notamment en Italie, où son jeu fut souvent dirigé différemment de la façon dont Ingmar Bergman l’envisageait. C’est ainsi qu’on le voit interpréter Friedrich Nietzsche en 1977, dans “Par delà bien et mal” de Liliana Cavani, et tournera dans beaucoup d’autres, dont certains resteront mémorables : “L’Insoutenable Légèreté de l’Etre” de Philip Kaufman (1988), “Oublier Venise” de Franco Brusati (1980), “Les Fantasmes de Madame Jordan” de Dušan Makavejev (1981), “Hanussen”  d’István Szabó (1988), “Prospero’s Books” de Peter Greenaway (1991), “Le Regard d’Ulysse” du regretté Theo Angelopoulos (1995), primé au Festival de Cannes.

Mais ses performances les plus fortes, à mes yeux, dans cette suite de films non-bergmaniens resteront immanquablement les deux dernières oeuvres du grand Andreï Tarkovski. “Nostalghia” (1983) et plus encore “Le Sacrifice” (1986), chef-d’oeuvre absolu du 7ème art dans lequel Josephson fait entendre, avec force et fulgurance, les monologues angoissés d’un écrivain et ancien comédien athée qui, dans un pacte avec Dieu, renonce à tout (sa famille, ses biens) pourvu que la survie du monde en temps de conflit nucléaire soit assurée.

Deux immenses films qui attestent qu’”Erland Josephson ne fut pas l’acteur d’un seul réalisateur”, comme l’écrit “Le Chat Masquédans son blog. En outre, il serait injuste, voire déplacé d’affirmer qu’il aurait évolué dans l’ombre écrasante du grand Bergman. C’est oublier que Josephson était une personne aux multiples facettes, menant de front plusieurs carrières parallèles. Théâtre, cinéma mais aussi écriture, Josephson publia deux recueils de poésie, des autobiographies, des romans, des nouvelles, des contes, des drames pour le théâtre, la radio et la télévision… environ une quarantaine à son actif, sans compter les scripts qu’il fournit pour plusieurs films, dont deux co-signés avec Bergman (étrangement sous le pseudonyme commun de “Buntel Ericsson”) : “Le Jardin d’agrément” d’Alf Kjellin (Lustgården, 1961), et “Toutes ces femmes” (1964) de Bergman lui-même.

Polyvalent, Josephson le fut également sous la casquette de dramaturge et auteur de nombreuses oeuvres, dont “Les Cueilleurs de fleurs” (Blomsterplockarna),  présentée en 2006 au Dramaten de Stockholm. Polyvalent, il se retrouve y compris derrière la caméra : avec deux autres proches bien connus de Bergman (l’actrice Ingrid Thulin et le directeur de la photographie Sven Nykvist) il co-réalisera en 1978 “En Och En” (titre international : “One And One”), avant de s’investir seul dans le tournage de “Marmeladupproret” (Marmalade Revolution), qui jouira d’une nomination aux Lions d’Or à Berlin en 1980. Avec cela, Josephson trouva même le temps d’enseigner le théâtre…

C’est dire combien il était aussi passionné qu’occupé en Suède pour imaginer s’exiler à jamais. Contrairement à Max Von Sydow, il est vrai qu’il n’a jamais tenté une carrière à Hollywood, préférant rester un visage familier des films d’auteur et ainsi conserver sa singulière touche européenne. Celle du barbu grisonnant, emblématique de la gravitas bergmanienne ? Peut-être. Lorsqu’Andrei Tarkovski, peu après avoir quitté la Russie, s’était mis en quête d’un acteur qui sache transmettre de manière convaincante son désir poignant de nostalghia (telle que lui-même la ressentait), c’est lui qu’il choisit. C’est le visage de Josephson, son regard perdu et désespéré, qui le conforta dans l’idée que ce rôle ne pouvait être que pour lui : en raison de sa présence merveilleusement expressive, tantôt introspective, tantôt mélancolique, et qui plus est capable d’une grande subtilité oratoire dans le maniement de la litote et de l’ironie. C’est également pour ces raisons que Theo Angelopoulos l’avait appelé pour jouer dans “Le regard d’Ulysse” aux côtés d’Harvey Keitel : pour les qualités qu’il avait révélées dans les films de Bergman.

Si, sous le regard tourmenté de Bergman, Max Von Sydow a longtemps symbolisé l’emblématique figure d’une métaphysique agonisante, Erland Josephson, lui, incarnait davantage l’homme de Bergman, rien que l’homme, un homme dont la stature physique, l’agitation intérieure, la profondeur émotionnelle (compensées par une sensibilité chaleureuse, une fraîcheur animée et une qualité de présence hors du commun) lui valurent de succéder à Sydow, dans les années 70, au titre de premier rôle masculin et personnage de choix dans la filmographie de Bergman : une farouche passion qui trouvait sa source dans l’éloquence, le regard sombre, une vaste intelligence et une incroyable capacité à susciter l’admiration et le respect.

Au-delà du chagrin et du désarroi qu’inspire sa disparition, Erland Josephson laisse derrière lui de très bons souvenirs et de magnifiques témoignages écrits et cinématographiques. Merci !

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“Son humour juif était désarmant.
Son intelligence couplée à l’humour était imbattable”
(Börje Ahlstedt)

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Ingmar Bergman, Liv Ullmann, Erland Josephson
(une image que j’aime beaucoup)

Erland Josephson en 1946, à ses débuts.

“Au Seuil de la vie” (Nära livet, 1958) d’Ingmar Bergman

Erland Josephson en 1966,
fraîchement nommé directeur du Dramaten à Stockholm.

Ingmar Bergman, de dos, dirigeant Josephson et Ullmann
dans  “Cris et Chuchotements” (Viskningar och rop, 1972)

Josephson et Ullmann dans “Scènes de la vie conjugale”
(Scener ur ett äktenskap, 1973) d’Ingmar Bergman

Un certain Lars Löfgren racontera même que les producteurs américains qui s’investissaient dans la série télévisée “Dallas”, alors en projet, l’avaient appelé pour savoir “comment ces suédois avaient fait” pour rendre si crédibles les personnages de “Marianne” et “Johan”.

“Le Sacrifice” (Offret, 1986) d’Andreï Tarkovski

Andreï Tarkovski, Susan Fleetwood,
Sven Nykvist, Erland Josephson

Andreï Tarkovski donnant ses instructions pour la scène
de l’incendie dans “Le Sacrifice”.
De gauche à droite : Kerstin Eriksdotter, Layla Alexander Garrett,
Andreï Tarkovski, Gudrun Gisladottir,
Sven Wollter, Susan Fleetwood, Erland Josephson.

Erland Josephson au Dramaten en 2004
dans la pièce “Natt och Drömmar”

Lena Endre et Erland Josephson dans “Infidèle”
(Trolösa, 2000) de Liv Ullmann

30 ans après “Scènes de la vie conjugale”, Liv Ullmann et Erland Josephson réunis dans “Saraband” (2003) d’Ingmar Bergman

Affiche du film “En och En” (1978),
d’Ingrid Thulin, Sven Nykvist et Erland Josephson

Ingmar Bergman et Erland Josephson,
sur le plateau de “Fanny et Alexandre” (1982)

“Fanny et Alexandre” toujours, entre deux prises…
Bergman et Josephson sont magnifiques sur cette photo !

Ingmar Bergman, Sven Nykvist, Erland Josephson et Liv Ullmann,
sur le tournage de “Scènes de la vie conjugale” (1973)

Liv Ullmann & Erland Josephson, forever…

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Vila i frid Erland !

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