Les traditions folkloriques, écrites, orales ou chantées, ont toujours représenté, pour les sociétés humaines, du moins pour celles qui en ont recours, non seulement une voie d’accès à la compréhension et à l’intimité du monde, mais surtout une manière d’apprivoiser les formes incontrôlables et inexplorées de notre propre nature, de maîtriser leur puissance intrinsèque, de canaliser la sauvagerie qui s’y affère. Et cela par le recours à une composition, à une structure, une mise en page, un ordonnancement, dont l’un des biais serait l’excellence du langage, du discours et de la narration. Soit, le récit, la littérature, l’oeuvre…

La figure du “troll”, dont il est regrettable qu’elle ne soit devenue aujourd’hui que cette espèce de peluche pleine de poils destinée à égayer et divertir les enfants, n’en reste pas moins, dans les mythes nordiques et scandinaves, un être hybride, une bête démoniaque, dont la dangerosité n’a d’égale que son appartenance à une nature informelle et imprévisible et dont le troll lui-même est la parfaite incarnation – sauvagerie s’illustrant explicitement dans le registre de la sexualité.

C’est justement ce sur quoi s’est penchée une romancière finlandaise, Johanna Sinisalo, dans “Jamais avant le coucher du soleil“, son premier roman : un ouvrage par lequel elle fait extraire la figure mythique du troll hors de la nature archaïque pour l’introduire dans le monde construit et fini d’Helsinki. Dans la littérature contemporaine aussi. Un livre dont il est très difficile de parler…

Un soir, alors qu’il rentre chez lui, en goguette, un jeune photographe ultra tendance et homosexuel, Mikael Hartikainen, dit “Ange”, sauve ce qu’il croit être un petit enfant des griffes d’une bande de voyous. Il s’avère en réalité que c’est un troll. Ange décide de l’emmener chez lui, dans son appartement. Il le cache, lui donne de la nourriture (pour chats) et le prénomme Pessi. Le secret complique la situation car personne ne doit découvrir ce qui se cache dans l’appartement, mais Ange lui-même ne sait pas vraiment comment prendre soin de la créature qu’il s’obstine à vouloir protéger. Dès lors, il entreprend des recherches à propos de tout ce qui touche aux trolls, sur internet, dans des livres, des articles de presse. Ce qui semble échapper à Mikael, c’est que les trolls ont la faculté d’émettre de puissants phéromones, procurant un profond effet aphrodisiaque chez toutes celles et ceux qui se situent dans les alentours, à proximité.

S’attelant, à l’agence de pub dans laquelle il travaille, à une marque de jean, Mikael se retrouve précipité dans une liaison dangereuse avec Martes, le directeur artistique de la boîte concernée (dont il est secrètement amoureux), tandis qu’un ami débarque et tombe amoureux de lui parce que, incidemment, Ange est imprégné de l’odeur du troll.

Tout en préservant Pessi du mieux qu’il peut, Ange tente de rééquilibrer le cours vacillant et tumultueux de ses relations intimes : ses amants, ceux qui lui tournent autour et ceux auxquels lui-même s’intéresse, fût-ce pour un soir seulement. Il s’ensuit un écheveau de plus en plus complexe de personnages et d’événements, lourd de conséquences à mesure que l’on apprend que Pessi n’aime pas détecter le parfum d’un autre homme sur le corps d’Ange. et qu’en qualité de troll, il sait se faire l’interprète des impulsions les plus sombres et les plus interdites de l’homme. C’est ce que Mikael échoue à comprendre…

“Jamais avant le coucher du soleil” est un excellent roman. Parce qu’il se déroule dans une Finlande contemporaine, il dresse le tableau d’un monde dans lequel les trolls ont une existence réelle, indéniable. Question de culture. On pourra aussi le lire telle une science-fiction, une sorte d’histoire alternative, assez convaincante (sur la base combinée de documents scientifiques et de sources mythologiques), de ce que seraient vraiment ces créatures fantastiques et comment, en dépit des âges écoulés et des rares observations scientifiques qui en ont été faites, les trolls restent fondamentalement liés au genre humain.

La grande force du roman tient à sa structure, à la fois originale et ambitieuse, et à sa technique narrative très particulière. L’histoire déploie toute une série de chapitres écrits à la première personne, relativement courts (chacun à peine plus long qu’une page, n’excédant parfois pas plus d’une ou deux lignes), portant à leur tête les noms des personnages. La romancière y a inséré des extraits de textes pertinents relatifs au folklore finlandais, ainsi que des poèmes, des références à des sites internet, des coupures de presse, diverses sources traitant de l’histoire, de la biologie et de la mythologie des trolls (certaines réelles, authentiques, d’autres imaginées). Ainsi Mikael a accès aux mêmes informations que le lecteur. Cet aspect du livre, avec ces alternances entre le récit d’Ange (à la première personne) et celui de plusieurs autres personnages – une voisine, des amis, des amants -, reste, à mon sens, l’élément le plus réussi du roman.

Certes, l’insertion de tous ces extraits dans le corps même du texte pourra donner le sentiment d’éprouver une série d’interruptions, de fracturations, mais il n’en est rien : Johanna Sinisalo parvient à éviter cet écueil grâce à une multiplicité de perspectives narratives, un itinéraire nous conduisant à la compréhension de ce qui suit dans la seconde partie du roman, portée sur les questions d’identité, leur construction, leur nomination, et sur la façon dont travaille la sexualité.

On apprend ainsi à connaître le personnage d’Ange, à la fois de l’intérieur, dans sa propre tête, depuis son propre point de vue, mais aussi à travers les yeux des autres personnages du roman (en particulier les gays). Le troll émerge d’un passé immémorable, d’une temporalité parallèle à celle de la Finlande actuelle, mais sa nature reste barbare, imprévisible, de sorte que l’on peut l’interpréter comme la bête qui vit en nous, comme la représentation de nos plus bas instincts naturels, perceptibles dans la sexualité. Ceci expliquant qu’Ange, peut être parce qu’il est affecté par les phéromones sexuels d’un troll, s’expose et s’engouffre dans le domaine du non-dit, de l’interdit, du tabou social : la bestialité (cette attirance pour les trolls). Situation dramatique qui, comme le suggère le roman, ne fournit aucune réponse socialement acceptable aux questions hormonales et physiologiques qu’il éprouve en présence de la créature.

Peut-être devrais-je tempérer mon éloge en reconnaissant que certains éléments de la fin du roman me paraissent quelque peu forcés, voire tirés par les cheveux. La faute revient, sans doute, au type même de fictionnement qu’a adopté Sinisalo et qui a le défaut de trop vouloir satisfaire des lecteurs qui seraient davantage en quête de réponses que d’interrogations, ce que la romancière tend parfois à concéder, hélas !

Néanmoins, pour l’ensemble de ses qualités, très nombreuses (l’élégance, l’authenticité, la fraîcheur), “Jamais avant le coucher du soleil” vaut la peine d’être lu et interrogé. Les voix narratives se chevauchent et soulignent la morale d’une fable ingénieusement construite par Johanna Sinisalo, brillante romancière finlandaise, dont c’était ici, je le rappelle, les premiers pas en littérature. La mise en fiction du thème du troll, l’exploration folklorique de la culture finlandaise, l’interrogation de l’identité sexuelle (toutes enroulées, entremêlées dans la figure symbolique et mythique de la créature) participent beaucoup à la bonne tenue de ce roman, dont il est difficile de ne pas voir une contribution éloquente à la littérature fantastique. Johanna Sinisalo jongle très bien avec toutes ces connexions thématiques. Elle a en découlé une histoire touchante, dotée d’une intrigue puissante, surprenante, haletante, avec des surprises et des rebondissements, des images brèves, des rencontres, des observations et des réflexions pertinentes. Je vous recommande fortement sa lecture.

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