Turn Me On (Få meg på, for faen)
3 février 2012
A Skoddeheimen, bourgade reculée dans les montagnes norvégiennes, où tout le monde connaît tout le monde, Alma 15 ans (mais “16 dans 3 mois”) vit avec sa mère : elle s’y ennuie. Une petite ville rurale qui, parce que sans issue ni échappatoire, ne lui inspire qu’agacement et sentiment d’étouffement. A ses yeux, comme pour les jeunes de son âge, il n’y a rien à faire à Skoddeheimen, sinon boire, fumer, aller à l’école et, dans son cas, faire face à ses hormones qui font rage : des désirs inavoués qu’elle soulage autant que faire se peut en glissant sa main dans son entrejambe (un exercice qu’elle maîtrise fort bien). Car Alma ne pense qu’à ça, au sexe : en permanence. Une adolescente timide, à l’imagination fertile et débordante, et dont la libido l’est plus encore. Elle passe beaucoup de temps sur le téléphone rose à bavarder de sexe avec Sven, l’opérateur… jusqu’à ce que sa mère découvre par courrier la facture téléphonique qu’elle aura à payer. Alma, dans des termes sans équivoque, lui avouera qu’elle est tout simplement excitée.
Sous l’emprise de ses hormones en furie, son coeur palpite – pour Artur, un garçon qui a aussi le béguin pour elle. Un soir, à l’occasion d’une petite fête scolaire organisée dans un local, ce dernier s’extrait du groupe pour rejoindre Alma, qui était sortie prendre l’air : là, dans une tournure ironique, Artur fait quelque chose d’assez étrange en direction de la splendide blonde : nullement un assaut viril et prédateur, certes, mais un geste d’une naïveté dont la surprise et la maladresse prêtent à sourire. Ivre et maintenue dans son état d’excitation, elle regagne la soirée et raconte ce qui s’est passé à ses amies, Ingrid et Saralou, mais aucune d’elles – la première surtout – ne la croit. Artur, lui, nie tout bien sûr. Etait-ce seulement l’expérience d’une illusion ?
C’est alors que commence la lente destruction de l’existence sociale d’Alma. Les mauvais regards lui tombent dessus. À l’école, elle n’est désormais connue que sous le nom de “Pikk-Alma” (Alma-la-bite). Sa vie sombre… Son dur chemin vers la rédemption est seulement soutenu (en catimini) par la brune Saralou qui mûrit elle aussi le désir de quitter la ville pour, étrangement, se rendre au Texas et oeuvrer à l’abolition de la peine capitale – l’une de ses occupations consiste à adresser du courrier aux condamnés qui patientent dans le couloir de la mort – des lettres qu’elle rédige à la façon d’une chambre d’écho pour mieux faire résonner ses frustrations refoulées…
Adapté du roman du même nom de Olaug Nilssen, lequel, à sa parution, en 2005, avait provoqué un tollé monumental en Norvège, “Få meg på, for faen” (“Turn Me On” sur les affiches françaises) est une comédie rare, brillante, décalée, moins légère qu’il n’y paraît et plus subtile qu’on ne voudrait le croire, sur le passage d’un âge à l’autre. Une approche franche et directe du thème de la sexualité chez les adolescentes, animée par un sens de l’humour, une richesse de points de vue et une palette de fantaisies et de cocasseries qui confèrent toute sa beauté et son originalité au film. Jannicke Systad Jacobsen dépeint avec brio et délicatesse un thème complexe et sensible, hélas trop peu traité au cinéma. Les considérations sur le sexe y sont abordées, quoique de manière flagrante et plutôt explicite, avec beaucoup d’intelligence et un sens aigu de la clairvoyance.
Rien de sensationnel, ni de croustillant, rien qui n’ait été placé au service de l’outrance (provoquer pour provoquer, on le sait, ne rime à rien) tout simplement parce que le sujet lui-même éclaire un phénomène que je crois fermement normal et naturel. Si bien que la bizarrerie, de ce point de vue-là, pour ne pas dire l’anormalité, viserait plutôt celles et ceux qui, effarouchés ou moralement indignés face à pareille évidence, préfèrent chaque jour éluder ce phénomène et la réalité qui s’y affère. Parce que la puberté reste un processus que connaît tout individu normalement constitué, la situation que vit le personnage principal est loin d’être une exception ou une exagération : beaucoup d’adolescentes, devant ce film, pourront se rapporter à Alma la solitaire et même s’y identifier. D’autres femmes, plus âgées, s’il s’en trouve, se rappelleront peut-être avoir enduré les mêmes épreuves.
Vue de l’extérieur, le personnage d’Alma (Helene Bergsholm est absolument remarquable dans son rôle) est une fille au comportement tout à fait normal : présentable, aimable et sympathique, elle n’en reste pas moins radicale quand il s’agit de se questionner quant à son rapport au sexe et à ses tentatives de surmonter ses frustrations. L’intrigue met bien en lumière la manière dont les obstacles viennent se dresser sur son chemin : quand ce n’est pas son amie qui refuse de croire à son histoire, ou les revers répressifs de la société à son égard (à travers le quolibet de “Pikk-Alma”), c’est la mère, pourtant si attachante, qui s’acharne à tout ignorer de l’éveil sexuel de sa propre fille.
Alma, qui arpente durement le chemin escarpé de la maturité, comprend que quitter Skoddeheimen n’est pas la solution. Saura-t-elle faire face à ce micmac intérieur provoqué par l’hyperactivité de ses hormones ? N’y réussissant pas toujours, elle use de son imagination pour espérer transvaser activement ses fantasmes du côté de la vie, du réel. Un flou constant règne alors entre son imaginaire et la réalité, si bien qu’il est parfois difficile, à certains moments, d’affirmer avec certitude si, ce que nous voyons à l’écran, appartient bien à la réalité de ce que vit Alma ou à ses propres rêveries, si elle est délirante ou au contraire en phase avec la réalité de la situation. C’est dire combien l’histoire déploie son mystère, tel un puzzle, comme si le spectateur s’évanouissait dans cet état brumeux où fantasme et réalité perdaient tous leurs contours respectifs pour ne faire qu’un : le point de vue d’Alma elle-même, si incertain. C’est sur cette confusion et ce charme évanescent, propre à l’univers des contes, que s’est appuyée Jacobsen. Un mode opératoire qui, fort heureusement pour nous comme pour elle, a su travailler non seulement à l’avantage du film mais aussi à sa réussite totale.
Jannicke Systad Jacobsen, dont c’est ici le premier long métrage, a ceci de particulier d’avoir fait ses gammes dans le documentaire. Sur ces entrefaites, elle n’a guère hésité à exploiter ses connaissances, son expérience et son langage cinématographique de prédilection pour les insérer dans sa fiction. Une caméra d’observation, de longues scènes de dialogues, la mise en avant de jeunes acteurs n’ayant jamais tourné auparavant – des locaux tous aussi talentueux les uns que les autres et dont le sens de l’improvisation, la décontraction devant la caméra font comme contrepoids à leur manque d’expérience. Et pour les rendre plus authentiques encore, il a été demandé aux acteurs dits “professionnels” d’apprendre le dialecte local, si spécifique à cette région où a été tourné le film : le comté de Sogn og Fjordane, une terre de fjords et de montagnes peuplée de gens qui – pour celles et ceux qui connaissent un peu ce pays – possèdent un sens de l’humour et de la répartie comme on en trouve nulle part ailleurs dans tout le royaume.
Drôle, authentique et surtout très différent des autres, ce film (sorti en Norvège en Août dernier) est à proprement parler une bouffée d’air frais tout à fait éloquente et singulière dans l’actualité cinématographique de ce début d’année. Différent car j’ai beau convoquer ma mémoire et rassembler mes souvenirs, je ne me rappelle pas avoir vu dans un film une adolescente exposer ses fantasmes avec un tel degré de vérité, de réalisme et de drôlerie. Difficile de ne pas déceler quelques similitudes avec “Fucking Åmål” de Lukas Moodysson (1998) : un film bourré de qualités, relatant le thème de l’amour lesbien chez deux adolescentes que tout oppose. Une parfaite illustration du concept de péché suédois auquel avaient souvent recours les puritains des années 60 au sujet des films d’Ingmar Bergman (alors jugés immoraux et taxés presque de pornographie). On boit, on fantasme, on se caresse et on vomit autant dans “Få meg på, for faen” que dans “Fucking Åmål“.
Plus encore, les filles (Alma et Sara, d’un côté, Agnes et Elin, de l’autre) détestent leur environnement et ne rêvent que de grand départ dans la vie. Mais là où Åmål, la ville honnie par Agnes et Elin, a vraiment des airs de trou à rats perdu au milieu de nulle part, Skoddeheimen, quant à lui, est planté dans un cadre magnifique qui va jusqu’à friser l’image idyllique et trop idéalisée de cette Norvège “carte postale” qu’aiment cultiver les Français lorsqu’ils feuillètent les brochures touristiques qui ne leur promettent que clichés et raccourcis sans rapport aucun avec la réalité profonde de ce pays et les moeurs de sa population.
Sans doute parce qu’elle est une femme elle-même, et issue d’une société plutôt libérale en matière de sexualité, Jannike Systad Jacobsen est parvenue à filmer la rébellion, la radicalité, la beauté d’une toute jeune femme à mille lieues des clichés de la vierge nympho et mytho qui, confrontée à d’obscures tensions hormonales en pleine ébullition, n’aurait guère trouvé que sa main pour soulager ses démangeaisons les plus insatiables. A cet égard, prenez garde, l’affiche norvégienne du film est assez réductrice et peu fidèle à ce qu’il contient, tandis que les distributeurs français en ont proposé une qui, à mes yeux, relève juste de l’indigence et de la puérilité la plus affligeante.
J’espère qu’il sera promis à Jannicke Systad Jacobsen, cette cinéaste et scénariste norvégienne, un long et fructueux devenir dans le métier. Et que dire de la jeune Helene Bergsholm, sinon qu’elle crève l’écran dans son rôle d’Alma. Une mention également pour celle qui incarne le personnage de Saralou, Malin Bjorhovde. Avec un script admirable, une distribution talentueuse et un regard neuf, vif et audacieux sur le thème de l’adolescence et l’éveil à la sexualité, “Turn me on !” est, malgré son titre cru et direct, une oeuvre délicate et très réussie.
Få meg på, for faen (basé sur le roman de Olaug Nilssen). Jannicke Systad Jacobsen – réalisation & scénario. Marianne Bakke – photographie. Distribution : Helene Bergsholm – Alma. Henriette Steenstrup – la mère. Malin Bjørhovde – Sara. Matias Myren – Artur. Beate Støfring – Ingrid. Lars Nordtveit Listau – Kjartan. Julia Bache-Wiig – Maria. Jon Bleiklie Devik – Sebjørn. Julia Schacht – Elisabeth. Arthur Berning – Terje. Durée – 76 minutes. Langue originale – norvégien. Pays – Norvège. Année – 2011. Sortie française – Janvier 2012, sous le titre “Turn Me On !”.







