Le précédent article, sur un roman de Johanna Sinisalo qui soulevait des thèmes essentiels, m’offre l’occasion d’entamer une nouvelle digression dans ce blog. Il s’agit d’un documentaire absolument exceptionnel.  “Prodigal Sons” ou l’histoire d’une fratrie en prise à de graves questions d’identité, à la fois sexuelle et biologique, que le destin va obliger à relever de très grands défis. Un très beau film signé Kimberly Reed, sujet à la fois à d’intenses moments d’émotion, et, dans son cours, à d’imprévisibles rebondissements. Inoubliable.

Dans les années 1960, Carol McKerrow est une femme mariée et posée. Elle vit à Helena, une petite bourgade paisible du Montana, Etats-Unis. Confrontée à la stérilité, elle décide en commun accord avec Loren, son mari, d’entamer une procédure d’adoption. Leur requête sera honorée. Seulement le jour même où le couple accueille le petit Marc à la maison, la mère apprend qu’elle est enceinte. Un enfant naîtra, en effet, et sera appelé Paul. Peu après, une autre surprise survient dans la vie du jeune couple : un second enfant, qu’ils prénommeront Todd.

C’est ainsi que les trois frères grandissent, tout à fait convenablement, à l’instar de tout individu que l’on imagine bien élevé et bien éduqué. Paul, le cadet de la fratrie, deviendra une grande figure de la High School Football, dont il sortira major de sa promotion en 1985. Grand, robuste et très beau garçon, il est le quarterback emblématique et adulé de l’équipe du lycée, et a, semble-t-il, selon un schéma classique et très bien établi, à l’américaine, tout pour réussir dans la vie…

Pourtant, malgré ses qualités athlétiques, ses prouesses sportives (qu’il démontre dans des activités réputées très masculines, tel le football américain), malgré son succès auprès des filles avec lesquelles il flirte au lycée, puis celles rencontrées alors qu’il est étudiant à l’université de Californie (Berkley), Paul McKerrow a conscience que quelque chose ne tourne pas rond dans sa sexualité. Depuis l’enfance, il ne s’est jamais senti à l’aise dans la peau d’un garçon. A cette époque – un temps où le recours et l’usage généralisé d’internet n’existaient pas encore comme aujourd’hui -, Paul passait de nombreuses heures dans les bibliothèques d’Helena à la recherche d’informations utiles qui l’aideraient à mieux éclaircir ses troubles, percevoir la nature et l’orientation de ses affects et expliquer la raison de cette ambivalence qui lui était difficile de gommer. Paul a très vite su qu’il composerait avec un tel phénomène pour le restant de sa vie.

A l’université, Paul fait de nombreuses rencontres sur le plan amoureux et sexuel, avec autant de femmes que d’hommes. Le vent de liberté et d’émancipation qui souffle sur la Côte Ouest des Etats-Unis désamorce les doutes de Paul, qui décide non seulement de s’assumer tel quel, mais aussi d’entrevoir la naissance de cette femme qui vit et s’exprime dans ce corps d’homme. Peu à peu, son identité féminine prend le dessus, le faisant osciller entre “Paul” et celle qui, plus tard, deviendra “Kimberly”. C’est à cette époque précise qu’il songe au transgenre. Kim l’emportant définitivement sur Paul lorsqu’il (ou elle) aura recours à une réassignation sexuelle par les voies de la chirurgie. Paul n’est plus, c’est terminé : le voilà devenu Kimberly Reed, femme et lesbienne assumée.

Depuis ce jour, Kimberly Reed a refait sa vie (San Francisco, New York). Elle travaille désormais dans l’industrie du cinéma et s’est elle-même initiée à la réalisation. Lorsque Kim décide, 10 ans après, de revenir dans le Montana, berceau de son enfance, c’est d’abord pour assister aux funérailles de son père, puis pour engager des retrouvailles avec une époque et un entourage qui ne l’avaient connue que sous son identité de Paul McKerrow. Kim s’est dit que ce voyage pouvait devenir le sujet d’un documentaire (“Prodigal Sons“). Avec une certaine appréhension toutefois. Et on l’a comprend. Qu’il est difficile d’avoir à défier les préjugés et le regard des habitants d’une petite ville typique de l’Amérique profonde. De telles craintes ne sont jamais infondées. Kimberly sera néanmoins accueillie les bras ouverts.

“Prodigal Sons” serait resté, quoi qu’il en soit, un documentaire remarquable et de bonne facture s’il n’avait été qu’une exploration de l’identité intime et existentielle de Kim (une cinéaste qui, née homme, devint transsexuelle). Seulement, les circonstances du tournage ont fait aboutir son projet bien au-delà de ce qu’elle-même devait espérer… Dans cette enquête, on découvre l’histoire déchirante et surprenante du frère adoptif de Kimberly, le prénommé Marc, avec lequel elle compte oublier les conflits d’antan et renouer un lien affectif. Sur Marc, on apprend d’emblée qu’il a été victime, à 21 ans, d’un terrible accident de la route qui l’a laissé, certes en vie, mais avec des lésions traumatiques irréversibles. Ces séquelles cérébrales sont à l’origine de graves changements de personnalité : Marc est frappé d’incapacité mentale (troubles psychiques, amnésies chroniques), le laissant définitivement dépendant d’un traitement médical destiné à contrôler ses violentes crises et accès de colère.

Mais l’un des moments les plus forts, les plus stupéfiants du film advient lorsque tout le monde est mis en présence de la véritable identité de la mère biologique de Marc, alors âgé de 38 ans au moment du tournage : il s’agit de Rebecca Welles Manning, qui n’est autre que la fille du cinéaste Orson Welles et de l’actrice Rita Hayworth. Elle avait secrètement donné naissance à un fils illégitime le 31 Mars 1966, à seulement 21 ans. Ni Orson Welles ni Rita Hayworth n’ont jamais rien su au sujet de la naissance de ce petit-fils. Rebecca Welles décèdera en 2004 à l’âge de 59 ans sans n’avoir jamais rien dévoilé de ce secret à ses parents.

Plus qu’un documentaire, “Prodigal Sons” est une représentation sensible, sincère et douloureuse de l’expérience d’un homme devenu femme. La question du changement d’identité, qui est tracée de la manière la plus spectaculaire dans le film, se voit couronner d’un sens et d’un message inattendus par la propre quête de Marc à vouloir retrouver l’origine de sa présence au monde. Toutes ces révélations confèrent à ce documentaire tout à fait exceptionnel une beauté, une portée et une issue étonnamment universelles. Bien que Kimberly et Marc aient eu à subir des bouleversements extrêmes en terme d’identité et de présence à soi, un terrain d’entente s’installe néanmoins entre eux, un échange par lequel vont s’accorder et s’interroger leurs expériences respectives.

D’une façon ou d’une autre, ce retour aux origines a sans doute permis à Kimberly en personne d’admettre combien il est vain de vouloir rejeter radicalement son identité d’origine. La découverte du lignage de Marc a fondamentalement modifié la façon dont les deux frères se percevaient l’un et l’autre. D’autant plus bouleversant que l’on sait aujourd’hui que Marc McKerrow est mort subitement dans son sommeil dans le courant de l’année 2010, causée par des complications liées à sa maladie. Quatre mois avant, il faisait une apparition publique dans l’émission d’Oprah Winfrey, “Transgender Transition“, aux côtés de sa mère, de son frère, et de Kimberly, pour parler de “Prodigal Sons”. Je vous invite tous à trouver le DvD, à regarder ce documentaire qui défie toutes les attentes, tant il est remarquable, c’est peu de le dire.

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