Michael K, sa vie, son temps
18 février 2012
Allez, changement d’air… Cap vers le sud… Le Cap en Afrique du Sud. Une réputation littéraire construite sur une dizaine de romans, publiés entre 1974 et 1999, mais un chef-d’oeuvre lui colle toujours à la peau : Disgrâce, qui lui a valu le Prix Nobel en 2003. Parfois, il lui arrive de s’éloigner de la fiction pour orienter son écriture vers d’autres formes, notamment celui de l’essai (des textes critiques jamais exempts de confession). Lui, c’est J. M. Coetzee, un écrivain sud-africain d’une grande éminence, un des auteurs contemporains les plus remarquables.
Ses romans mettent souvent en situation un personnage solitaire, exposé à un grave problème, et pas des moindres. Jamais il ne fournit de réponses toutes faites, laissant à ses lecteurs le soin de réfléchir aux situations qu’il a établies, aux principes ou préjudices moraux auxquels sont exposés et confrontés ses personnages, et de tirer leurs propres conclusions sur des sujets aussi brûlants et actuels que l’Afrique du Sud post-apartheid, les Afrikaners, les crimes, les viols, les clivages raciaux persistants. Autant dire des romans pessimistes, comme celui dont il sera question dans le présent billet : “Michael K, sa vie, son temps“.
“Le camp, parasite de la ville, ou la ville, parasite du camp,
dépendait peut-être simplement de celui qui faisait entendre
sa voix avec le plus de force.”
Dans une Afrique du Sud en guerre – guerre contre elle-même -, Michael K est sans identité : on n’en apprend guère sur son état-civil. Noir ? Blanc ? Voilà un mystère que la fin n’élucidera pas. On sait juste qu’il a 31 ans, qu’il est lent d’esprit et qu’il souffre d’une malformation : un bec-de-lièvre qui le défigure depuis sa naissance. A cause de cela, très tôt, il fut confié à une institution jusqu’à ses quinze ans. Depuis, Michael K travaille comme jardinier pour la municipalité du Cap.
Un jour de Juin, en fin de matinée, alors qu’il ratisse les feuilles au parc De Waal, Michael K reçoit un message. Il s’agit de Anna K, sa mère : elle est sortie de l’hôpital et voudrait qu’il vienne la chercher. Michael K range ses outils et prend le bus en direction de Somerset Hospital, où il trouve sa mère, assise sur un banc, dans un coin, au soleil, près de l’entrée. Mais lorsque sa mère, qui souffre d’une grave maladie aux jambes – due à un problème d’hydropisie -, lui demande de partir ensemble à Prince Albert pour retrouver la campagne paisible et généreuse de son enfance, il décide que sa vie ne sera désormais plus que cela : s’occuper de sa mère. Hélas, elle meurt durant le voyage avant même d’avoir pu voir son projet se réaliser.
Voilà Michael K seul, jeté, tel un pantin, un clown, un objet de dérision, dans un monde sauvage et anarchique dans lequel il n’a pas sa place, un univers hostile où sévissent des groupes armés et itinérants qui font régner la terreur. Pourtant, il est bien décidé à vivre et à sauvegarder sa dignité. Aussi continue-t-il sa route : il emporte les cendres de sa mère dans le but de les enterrer dans la terre où elle a grandi. C’est alors qu’il découvre le vagabondage, l’asservissement à la faim, le camp de réinsertion, l’emprisonnement, soit : la lutte pour la vie…
Contrairement aux apparences, Michael K n’est pas plus attardé que vous et moi : il est habile de ses mains ; de plus, il perçoit très bien les motivations chez les autres. Il apprend juste à ouvrir les yeux sur l’existence. “Michael K, sa vie, son temps” est un roman ironique, du moins un ouvrage qu’il faut lire sur le mode de l’ironie. Certes, la géographie où se déroule l’histoire est celle de l’Afrique du Sud – au cours de ses pérégrinations, Michael K fait route vers le Grand Karoo, à l’est de Cape Town – mais les qualités de ce roman excède de loin les seules frontières de l’Afrique du Sud : un tel contexte aurait pu se situer dans n’importe quel pays plongé dans les affres de la guerre civile.
Avec “Michael K, sa vie, son temps”, J. M. Coetzee est parvenu à créer une fable tragique sur le effets et les revers du colonialisme, et à élever à un niveau universel les peines d’une conscience agonisante. Au coeur de l’expérience humaine, c’est l’affirmation même de la vie intérieure qui cherche à triompher d’un monde épris de violences et d’atrocités. “En attendant les barbares“, du même auteur, était déjà un livre étonnant mais “Michael K, sa vie, son temps” est beaucoup plus sombre et peut-être plus impersonnel encore, en ceci que le ton est sans réelle expression (cet étrange mélange de froideur et de distance qui se dégage de la narration est en fait la marque de l’écriture de Coetzee). La lecture provoque un tel vide intérieur qu’on se sent plus impliqué encore à s’identifier à Michael K, d’ordinaire si stoïque, dans sa tentative d’échapper à ce monde sauvage et si insensible au sort des autres.
Cependant, malgré son efficacité, je n’ai trouvé que le roman générait la force que l’on trouve dans “En attendant les barbares” ou dans “Disgrâce”. Plusieurs facteurs contribuent à affaiblir cet impact. Il y a, pour commencer, dans ce roman, la lourde dette envers Kafka – je ne parle pas seulement des références à Joseph K, mais aussi de l’insistance de l’auteur à comparer Michael K à divers insectes. Ces emprunts sont sans aucun doute destinés à rendre hommage au maître, mais pour ma part je les ai trouvés plutôt exagérés et inutiles. Tout comme la référence au “Bartleby” de Melville, également, dans un passage qui se trouve à la deuxième des trois sections du livre. L’autre problème avec ce roman tient au fait que le narrateur (omniscient) nous en dit trop sur ce qui se passe dans la tête de Michael. Cela va à l’encontre du mystère kafkaïen que Coetzee tente de réaliser.
Il n’empêche que Michael K, sa vie, son temps demeure un roman d’une grande puissance littéraire, remarquablement bien écrit et signé par un brillant auteur contemporain : John Maxwell Coetzee.




